Rappelez-vous, c'était il y a 10 ans, on découvrait Al, un jeune rappeur dijonnais très prometteur sur le désormais classique « Détournement de Son » de Fabe.
« Au fait, j'voulais savoir si t'as pas un pote qui peut m'faire un son/tu sais ici c'est pas New York, c'est juste Dijon /Pour assouvir sa passion, ça relève de la mission » Ces paroles, issues de la célèbre « Correspondance », avec notre impertinent préféré évoquait les difficultés de se faire un nom dans le paysage rapologique hexagonal, quand on n'est ni de Paris, ni de Marseille. Et pour preuve, c'est à 35 ans et après près de 15 ans de rap que Al, nous sort enfin son premier opus. La situation géographique d'Al n'est peut être pas la seule fautive, c'est aussi peut être à cause de la direction artistique du MC qui a toujours refusé de se vendre. Avec cet artiste, on a affaire à du rap de fils d'immigré, engagé et sans concession. C'est donc avec une extrême curiosité qu'on a envie de voir ce que nous réserve cet album, donc, ce n'est pas la peine d'attendre plus.
« J'y crois pas putain, ce premier projet d'album n'en est plus un/Il devient réalité/Prêt à trouver les trottoirs pour l'idolâtrer/D'autres pour le jeter en pâture à leur hilarité », c'est avec ces paroles que commence l'album sur « Paroles d'Hommes », pour nous faire prendre conscience de la manière dont l'artiste a galéré pour sortir son projet. Mais, « Paroles d'Hommes » est avant tout un morceau parlant des changements dans le hip hop et de la décadence de celui-ci. Mais ce morceau nous donne aussi le ton de cet album, on sait grâce à lui à quoi s'attendre (« le texte fondateur à ce que je sache, c'est The Message de Grand Master Flash, on s'en est vachement éloigné »). « Reste à ta place » est dans la lignée du premier titre, où Al nous parle de sa conception du hip hop. On apprend ensuite que le rap est le « Chant traditionnel » du ghetto, la ''nation'' d'Al, sur l'une des plus belles productions de l'album.
Le morceau d'après nous fait rentrer dans le vif du sujet, le MC évoque le rejet des immigrés par la France, malgré une envie d'intégration dans « Le Destin des Immigrés ». Dans la continuité, « Les Pierres », sur un beat calme, ressemble à une plainte générationnelle (« J'ai trop de frères dont la vie ressemble à un mauvais rap avec des rimes en ''sion'' / Le texte commence par ''arrestation'', ça enchaine par ''inculpation'', ça rime avec ''comparution' puis ça se termine par ''incarcération'' ») . « L'ange de ma rue » est un son très poétique, même si l'ange en question reste très énigmatique et que l'on ne sait pas trop de qui il parle. Après la poésie, on va dans une direction plus crue avec « La Violence Coule », au titre très évocateur avec en guise de refrain, un sample de NTM, tiré du morceau « Le monde de demain » (« la violence coule dans les veines de celui qui a la haine ») . « Perception » s'attaque aux préjugés (« si c'est pour faire de moi une tapette/Alors, je préfère que l'on me laisse mes étiquettes », « ils m'ont vu comme un noir qui fréquentait trop de blanc ») et à une vision trop bornée de la société des jeunes de cités (« d'où je viens ouvrir un bouquin passe pour de la trahison »). Le titre éponyme de l'album, « High tech & Primitif » évoque lui aussi le rap d'Al et son concept (« Mes rimes sont une belle noire talons aiguille tailleur Chanel / Un pagne autour du torse elle porte son fils derrière elle ») et dévoile quelques personnalités de l'auteur et nous rappelle que celui-ci est un personnage aux multiples facettes, quelques fois contradictoires. L'interlude de 30 secondes « Sorgho » (et ses chants de paysans africains), ainsi que le titre qui le suit, « Mes Racines me Guident » au beat rappelant l'Afrique évoquent les racines de l'artiste, non sans contestation. « Au frontière du béton », elle nous décrit de manière très réaliste et très sombre la vie du ghetto. Le rappeur nous conte un monde sans avenir où les habitants sont comme enfermés, sans le savoir (« Le chien qui a toujours été attaché ne sait pas qu'il est enchainé »).
Place à présent aux featurings, aucune tête d'affiche, ni de grand nom, si ce n'est ses deux potes Ekoué et Casey (comprenez par là ''grands noms underground''), sur « Ca fait Mal quand même », où les trois MC's nous livrent une grande performance lyricale chacun, comme ils ont l'habitude de nous livrer. Aucune chance d'être déçu par ce texte contestataire et bien écrit. Moins prestigieux, mais tout aussi engagés et undeground, Loubna et Stef, du label ''matière première'', nous livrent du rap dans sa forme la plus brute sur « Extreme Rap ». Adil, quant à lui, joue la parfaite doublure d'Al, tant la complicité entre les deux artistes semble parfaite sur « Du Cerveau à la Semelle », un morceau lui aussi très riche lyricalement. On notera que chacun des invités apporte à l'album, tout en restant dans la continuité de ce qui est déjà fait. Le disque finit au moins aussi bien qu'il a commencé, si ce n'est mieux, avec un « Panorama » de 7 minutes 39 sur l'asphalte. Une fois de plus, Al fait rimer poésie et amertume et cela est loin de nous déplaire. L'opus ne saurait finir mieux.
Un album comme on aurait pu s'attendre, c'est-à-dire engagé, bien écrit et non formaté. Ainsi, Al reste dans la lignée d'Anfalsh et La Rumeur, que ça soit dans l'ambiance (et les beats) ou dans les textes. Un album où on ne trouve aucun déchet, ce qui est assez rare à notre époque pour être signalé. On notera quelques petits bémols, un flow qui gagnerait à être travaillé davantage (même si on apprécie beaucoup les intonations prises par le rappeur) et un manque de prise de risque musicale, bien que bien travaillées, les productions ont un arrière-goût de ''déjà entendu''. Mais on ne va pas se plaindre, car ça reste l'une des meilleures surprises de l'année 2008. Un album à se procurer d'urgence pour les fans de rap de ''fils d'immigrés''.






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