Le temps passait et on avait tendance à oublier les pourtant récents embrasements des banlieues. L'initiative de DJ Goldfingers était donc de réunir une bonne bande de MCs pour faire le point sur le sujet et alerter le public que si les voitures brûlent moins aujourd'hui, le malaise persiste. Il aura donc fallu attendre ce mois de mai pour que voie le jour la première compile « 100% émeutes », mais on n'est pas du tout déçu par le résultat, loin de là. « Les Yeux dans la banlieue », du bon son dans les oreilles, et des rappeurs avec la rage plein la bouche… bref, du street lourd, du rap comme on l'aime et incontestablement une grosse référence pour 2006.
Ça commence par une intro à l'ancienne qui met la pression, où on peut entendre (pour mémoire) les fameux propos de Nicolas Sarkozy sur la racaille qui ont mis le feu aux poudres. Ce qui suit est à la hauteur, avec une tracklist très solide, où figurent des signatures confirmées (Kool Shen, AP) et des étoiles montantes du rap français (Youssoupha) en n'oubliant pas un Mystik sur le retour et gonflé à bloc et des écumeurs de mixtapes. Goldfinger, en maître d'orchestre, s'en donne à cœur joie sur des instrus qui rivalisent d'énergie, et les M.C. se mettent au diapason. L'album est bien cimenté, cohérent tout en étant varié, et on cherche en vain le morceau qui fait tâche.
Galvanisés par la colère et le désarroi qui se sont exprimés à l'occasion des événements de l'automne dernier, l'ensemble des rappeurs représente comme aux premiers jours, à l'image d'un James Izmad plus véner que jamais sur le beat alarmiste de « Toujours au front ». Youssoupha, sur un bon titre, dresse le constat de son parcours et de ses ambitions, des désillusions aussi sur les espoirs déçus d'une France qui se noie dans sa banlieue : « L'état critique va crescendo là où j'crèche » (« Pas venu pour perdre »). Vu le contexte qui a fait naître cette compile, on aurait pu craindre que les M.C. aient été tentés de se complaire dans le misérabilisme, mais l'ambiance générale est plutôt à la combativité, et tous tâchent de distiller la bonne vieille « rage du ghetto » (d'ailleurs titre du track de L'SKadrille). Plus en recul, Kool Shen et Jeff le Nerf posent un magistral « Les Yeux dans la banlieue », constat mélancolique du malaise urbain des périphéries : « J'crains qu'la France ne soit pas prête à s'passer d'Sarko ». Goldfinger n'oublie pas d'insérer des scratches bien sentis pour enrichir et relever les morceaux, ce qui d'ailleurs renforce l'identité du disque en l'inscrivant dans la tradition d'un hip-hop défendant une certaine éthique.
Car on est bien loin de la glorification de la violence gratuite et de la théâtralisation genre « Original Gangsta du 9.3. » (« Y'a pas d'vrais gangstas dans l'pe-ra » dixit Endo), ici on souligne avec justesse que la vie dans les quartiers difficiles, ça craint, point barre. C'est particulièrement le cas de l'excellent Bakar, qui pond un des meilleurs lyrics de l'opus, sur le mode du rap conscient (« On fait pas un bonhomme avec un spliff et un peu d'muscu… »). On passe des ambiances franchement virulentes (notamment le titre où apparaissent Alibi Montana, Larsen, Zoxea & Ateko) aux titres plus amers, voire punchy pour mêler un peu de positivité aux constats critiques. La Relève 93 clôt le bal, une petite armée de jeunes rappeurs pleins de verve, dans la droite ligne de tous les titres précédents, annonçant qu'ils sont prêts à reprendre le flambeau.
A la fin de l'écoute de l'album, on a la sensation d'avoir accompli un voyage en train fantôme dans l'univers de la banlieue, et ça faisait un bout de temps que c'était pas arrivé. Le rap emprunte bien des voies différentes depuis quelques années, pour le pire et le meilleur, mais il est bon que parfois il se souvienne qu'il a ouvert « Les Yeux dans la banlieue ». Ce bel album offre une incontournable piqûre de rappel. A envoyer d'urgence du coté du Ministère de l'Intérieur, et à faire tourner en boucle sur vos platines. Chapeau bas pour ce projet qui tombe à pic.
- P.A. -






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