« Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps »
Nous sommes en 1954. La guerre d'Indochine vient de s'achever péniblement tandis qu'un nouveau conflit est sur le point d'éclater en Algérie. Boris Vian, musicien et écrivain pamphlétaire reconnu, décide de s'adresser de manière directe au président de l'époque – Charles De Gaulle – pour lui exprimer son refus de la guerre. Ce morceau de bravoure ( il faut évidement replacer les choses dans leur contexte ) fut très rapidement censuré après de fortes pressions des hautes autorités. Quelques années plus tard, Renaud, le « chanteur énervant », qui n'avait pas encore sombré dans l'alcool et la surmédiatisation, repris à sa sauce « le déserteur », ce qui amena une partie des jeunesses communistes russes à quitter un stade lors de l'un de ses concerts en Russie. Quarante ans après Vian, un premier rappeur, Fabe, décida de se fendre à son tour d'un morceau épistolaire à destination de Jacques Chirac, en décidant, cette fois-ci, de tutoyer la haute autorité, en ne l'épargnant pas sur le sujet toujours d'actualité de l'immigration.
En 2005, l'état des choses en France n'étant pas allé en s'améliorant, le besoin d'en référer aux instances supérieures en musique demeure une manière comme une autre d'exprimer ses griefs. Et, à l'aube des désormais fameuses « émeutes de banlieue » ( terme réducteur s'il en est ), Axiom, jeune rappeur Lillois, membre du crew Mental Kombat, qui a à son tour décidé d'user de sa plume et narrer à Jacques Chirac ( toujours lui ) sa vision de ces incidents, de ce qui a pu les initier, et plus globalement de la vie d'un jeune d'aujourd'hui. Tout cela part évidement d'une intention plus que louable et ne peut en l'état souffrir le moindre reproche.
Mais la bonne foi et l'enthousiasme sont-ils des fins en soi ? Voilà la question que je me suis posée au moment d'insérer dans ma platine le premier long format d'Axiom. Intitulé « Nous sommes la 6ème » ( le décor est planté d'emblée ) , l'album du Lillois se veut être un opus revendicatif, générationnel et ouvert d'esprit. C'est peut être sur ce dernier point que le bas blesse. Le but d'Axiom est, de toute évidence, de faire passer son message au plus grand nombre, en évitant les éternel écueils de l'agressivité et du nombrilisme retrouvés dans certains albums de rap français. Seulement, là où certains artistes, tels MC Solaar ou Akhenaton entre autres, ont réussi dans leur entreprise, Axiom a tendance à ne pas retomber sur ses pattes. En effet, l'album est effectivement accessible à tous, ouvert, positif, mais le tout a fortement tendance à paraître trop polissé et formaté pour revêtir un réel intérêt.
Les productions, signées par Axiom dans leur grand majorité, ne sont à aucun moment inaudibles, s'écoutent toutes sans encombre, mais ne sont que très rarement mémorables, à quelques exceptions près, comme « Génération 75 », qui reprend le désormais célèbre sample de « Tearz » du Wu-Tang Clan, ou l'orientalisant et énergique « Des Youyous Dans Ma Mairie » en duo avec les trublions Lillois de MAP. On ne ressort donc pas de l'écoute de l'album marqué par sa qualité musicale. Et ce n'est pas non plus le talent de MC d'Axiom qui marquera son époque. Le flow du MC est quelques peu laborieux, et ce dernier se laisse trop souvent prendre au piège de la rime facile, comme sur « Prenez Bien Soin De Vos Proches », morceau sincère, parfois poignant, mais terriblement maladroit pour ce qui est de l'écriture ( « prenez bien soin de vos proches / parce que la vie passe trop vite / quand ça arrive c'est trop moche / …. » ). Certes, encore une fois, le but premier est ici la compréhension du plus grand nombre, mais cela ne nécessite pas forcément de telles facilités linguistiques.
Restent malgré tout de bons moments, comme l'ironique «Lille Ma Médina » à la composition sympathique, l'énergique et pour le coup vraiment revendicatif « Je Suis L'arabe », et une poignée de titres agréables … et puis cette inévitable sympathie qu'inspire la personne qu'est Axiom. Un homme concerné par le monde qui l'entoure, empli d'une sincère soif de changement et armé d'une volonté féroce. Ce premier essai demeure donc, malgré d'évidentes lacunes artistiques, apte à séduire un large public et constitue une vraie démonstration d'envie, ce qui est, en ces temps voués à la représentation et au tout-commercial, un lot de consolation non négligeable.






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