Début 2006, J-320, Manhattan, 42ème étage. 07.45 a.m.
Le réveil sonne. Je l'éteins d'un revers de la main en me retournant dans les draps de soie. Je n'ai pas trop le temps de paresser aujourd'hui, le Conseil d'Administration a lieu à 10h tapantes. Je saute du lit, Bee' dort encore (démaquillée je peine à la reconnaître, mais c'est bien elle…). Un passage par la salle de bain, j'enfile mon costume Armani à rayures, j'accroche mes boutons de manchettes, m'y reprend à trois fois pour mon nœud de cravate. Enfin prêt, je me regarde dans le miroir, me souris et esquisse un sobre « Good morning, President ».
Le même jour, Salle du Conseil, Def Jam Records Building, 10.00 a.m.
« Les résultats sont mauvais Shawn. Vous avez misé sur les mauvais chevaux. Il est temps de vous rendre à l'évidence : vos protégés n'ont pas votre potentiel. Laissez donc Memphis Bleek et ces fameux Young Gunz de côtés. Revenez à des valeurs plus sûres. Votre avenir parmi nous en dépend… ». Sans broncher, j'acquiesce.
Eté 2006, bureau du Président Carter, 08.00 p.m.
Les chiffres sont meilleurs. Rihanna a redressé la barre (…), ses ventes nous ont permis de balayer le doute. Ne-Yo et Young Jeezy sont sur leur lancée. On recommence à s'en mettre plein les poches. La tête plongée dans les rapports d'activité, j'entends à peine mon Motorola sonner. Tiens, un SMS de ce vieux traître de Dame Dash, il doit sûrement chercher à s'excuser pour que je lui remette le pied à l'étrier. « T'as bi1 fé d'aRêter le rap, groSe brêle ! f*** U & tes RNB singers. Dame ». P*****, l'ordure ! Appuyant frénétiquement sur le clavier de mon téléphone, je joue sur la corde sensible :« J'Meré miE me réconcilié ac Nas, k'ac toi, feignaSe d'escroc ! j'V te montré ce qué le rap en 2006. Shawn ». Envoyer.
Le lendemain, machine à café, Def Jam Records, 08.00 a.m.
J'arrive en pleine forme, j'embrasse ma secrétaire, passe mon coup de fil matinal pour réveiller Rihan…enfin bref, je vais me chercher un potage à la tomate pour enclencher la machine Carter. Aujourd'hui, je redeviens Jay-Z, le rappeur. Un mail envoyé à Dre, onze messages sur le répondeur de Kanye, un KFC à midi avec Just Blaze, quelques tentatives d'esquive de Pharrell (déjà averti du projet, damn…) avant d'accepter un beat et pire, la présence d'Usher, une visio avec Chris Martin en tournée au Japon avec Cold Play et euh…ah oui, prendre des nouvelles de Beyoncé.
Automne 2006, J-60, Studios Baseline II, NYC, 02.00 a.m.
Fin de soirée avec Blaze, prise du morceau « Kingdom Come » terminée. Just m'a amené un beat monstrueux, qui utilise à la perfection un sample terrible du « Super Freak » de Rick James. L'ensemble des enregistrements doit partir demain au Ocean Way Recording d'Hollywood pour que Dre me mixe tout ça. Blaze a bossé dur, j'ai choisi de placer ses trois beats en début de tracklist, pour donner le ton de mon come back sans trop marquer la rupture avec le Black Album. J'avais un peu de mal avec « Show me what you got » au départ, mais je suis conquis désormais. « Oh my God » est aussi un sacré morceau dans le style Hip Hop-fanfare que Blaze maîtrise désormais sur le bout des doigts. Hier, Kanye est passé au studio pour l'écoute finale de « Do U Wanna Ride ». J'étais plutôt sceptique quand il m'a dit que John Legend assurerait le refrain mais franchement, je me suis surpris moi-même d'entendre que je pouvais sortir un morceau avec autant d'âme. Kanye a assuré. Je suis assez fier de la profondeur qui se dégage de ce morceau, comme de la collaboration dont je rêvais avec Chris Martin. Bon fan de Coldplay que je suis, j'ai tout fait pour qu'on enregistre ça, et Chris a livré une prestation presque magique. Plus je m'écoute, et plus j'accroche. J'ai cassé la tirelire pour que Dre m'accorde un peu de temps, mais « Trouble » est une bombe, comme « 30 Something », qui m'a surpris mais littéralement envoûté. « Minority Report » devrait aussi permettre à mon public de comprendre pourquoi je traîne avec Ne-Yo, ce rookie a du talent, et il donne un relief certain à mon hommage aux victimes de Katrina. Mon seul regret reste d'avoir du me résoudre à insérer « Anything » à la tracklist (Pharrell m'a un peu grugé sur ce coup, moi qui m'attendais à une nouveau « I just wanna love U »), et surtout de ne pas avoir su dire à Beyoncé qu'on a beau être ensemble, notre « Hollywood » ne ressemble à rien et gâche presque le plaisir d'un retour triomphal. Je vais le mettre en milieu de tracklist (avec la production ratée de Swizz Beatz). Pour moi, c'est déjà l'heure du bilan. Mon flow est un peu fatigué, je me reposais sur mes lauriers ces derniers mois. Mais je reste Jay-Z, supérieur à la moyenne même lors de mes passages à vide…J'ai même fait ce morceau à coeur ouvert, des choses intimes que je souhaitais vraiment aborder, « Lost Ones ».
20 novembre 2006, J-1, Manhattan, 42ème étage. 11.00 p.m.
Je suis confiant. Rien ne peut m'échapper et j'ai mis le paquet sur la promo. Mon portrait géant scintille sur Madison Square. Le packaging rouge est magnifique, sûrement le plus beau de ma discographie, avec le bleu en papier calque de The Blueprint. J'ai été acclamé lors d'une tournée mondiale historique, j'ai tourné le clip de "Show me what you got" à Monaco entre deux week end à St Tropez avec Diddy. L'attente est forte envers moi. Mon portable sonne sans arrêt. Premier m'a dit qu'il était impatient d'écouter tout ça, Timbo est un peu aigri de ne pas en être. Rick Ross, Jeezy, Bleek, et les Young Gunz se sentent un peu oubliés. Business is business, les gars. Sans rancune. A la soirée de lancement, Method Man, Ghostface et Redman ne sont pas venus me saluer, seuls The Roots a fait l'effort, alors que Nas ne m'a pas lâché d'une semelle. J'ai cru qu'il allait finir par boire dans mon verre… Beyoncé est en concert, un peu fâchée. Heureusement Rihanna dort à la mais…me soutient dans ce dernier défi.
21 novembre 2006, jour J, partout dans le monde.
Les informations sont excellentes. Les ventes partent très fort. Je talonne sans forcer The Game. La première semaine s'annonce grandiose et prouve que le rap a besoin de moi, plus encore que moi du rap. On m'attendait au tournant, certes, mais on m'attendait. Mes lieutenants Kanye et surtout Just Blaze, ont su m'élever encore au sommet. Dre a apporté sa touche personnelle, parfois méconnaissable mais souvent efficace. Bien entouré on va toujours plus loin. Ca n'est pas mon meilleur album, mais on se l'arrache déjà. Peut-être parce que c'est le dernier ? Nah… Tout le monde sait que je reviendrai, « moi en tous cas, je le sais », me dis-je face à ma baie vitrée, alors que le soleil perce à travers le ciel gris, baignant mon salon de cuir blanc d'une lumière éblouissante. Je suis heureux de ce que j'ai fait. Kingdom Come.
4 décembre 2006.
Rap2k.com a publié la chronique de mon album. Les charts me réclament. Le monde entier m'appelle aujourd'hui pour me féliciter et me souhaiter un anniversaire exceptionnel. On ne regarde que moi. 37 ans, et je ne me barre pas… Kingdom Come.






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