On ne peux pas dire qu'il n'était pas attendu au tournant cet album. Youssoupha est devenu en quelques temps, avec d'autres artistes, l'incarnation de la nouvelle scène du rap français. Et comme beaucoup, il fallait donc qu'il confirme tout le bien que le public pensait de lui à travers son premier projet solo qu'il intitule donc A Chaque Frère (Bomayé Musik/Hostile Records). Son audace l'a poussé à devenir ce qu'il est aujourd'hui, mais comme souvent, ceux qui en ont trop croisent rapidement des gens qui essaient de leur mettre des bâtons dans les roues. Et ce n'est pas lui qui dira le contraire, depuis qu'il s'est vu obligé de renommer son album alors qu'en premier lieu celui-ci devait être Négritude, afin de comme il le dit dans le morceau "Rendons à Césaire…", saisir l'occase de représenter sa communauté. Un titre qui a bien sûr tout de suite tapé, en mal, dans l'œil de beaucoup de gens et il semblerait aussi dans celui de la justice française. Car Youssoupha est un rappeur conscient avec des revendications bien claires, et comme ce mot est fort de sens, presque tabou, et aborde certaines vérités qui continue de fâcher l'hexagone, ça n'est pas passé. Donc quitte à choisir entre se faire censurer ou sortir son album malgré un titre différent, le choix est vite fait.
Amis des mots dès l'age de 14ans, mis à l'étrier du micro grâce à sa rencontre avec Philo du Ménage à 3 et Diable Rouge de Time Bomb, la carrière de Youssoupha se lance vraiment en 2005 avec son street album Eternel Recommencement. On retrouve à travers ce morceau toute sa lucidité en ce qui concerne la prise de conscience de la société par rapport aux revendications textuelles menées par les rappeurs, qui restent toujours les mêmes depuis des années, et qui prouve qu'au final la situation n'a guère changé. On a d'ailleurs vu certains médias le remarquer lors des récentes émeutes, qui diffusaient certaines paroles de NTM qui expliquait déjà l'instabilité des banlieues. Un titre, qu'on retrouve dans l'album en bonus, considéré pour beaucoup comme déjà classique, car il est menée par un exercice de style original et efficace. Il fait par la suite pas mal de représentation scénique notamment la première partie du Busta Rhymes, du Blunt Show de Method Man et Redman, où il conquièrt vite les salles de part son phrasé et ses paroles intéressantes. Une longue attente s'en ai suivi avant de voir dans les bacs A Chaque Frère, la raison ? Premier album solo, donc forcément première crainte sur la perfection et sur la réalisation souhaité pour son projet, il n'est pas du genre a vouloir bâcler son travail.
La compilation Hostile 2006 voit un avant-goût de cet opus avec "Scénario" (produit par Tefa & Masta), mais ce sera avec "Ma Destinée" (produit par Madzim & Sec.Undo) qu'il s'infiltrera avec succès en boucle sur les radios. Si vous ne connaissez pas encore son parcours, ce titre le retrace de bout en bout avec détail sur une mélodie entraînante (avec une boucle de piano), toujours simpliste mais toujours aussi efficace. Youssoupha vient du Congo, et tout au long de l'album vous ne serez donc pas surpris d'entendre des références et des paroles en rapport avec ses racines. Notamment sur "One Love", sûrement le meilleur morceau et le plus fort de l'album, dans lequel il dénonce ce fléau qu'est le racisme, et dans son cas le racisme envers les noirs à travers le monde. On peut d'ailleurs à travers la magnifique instru à l'ambiance africaine de Prod Bee Gordy, entendre des parties de discours de grands leaders Noirs comme Patrice Lumumba, Martin Luther King ainsi que Malcolm X, des personnages clefs qui ont marqué l'Histoire. Des morceaux dénonciateurs, revendicateurs comme celui-la, on en attendait tout le long de son disque, mais ce n'est pas le cas et c'est bien dommage car c'est sûrement le principal défaut qui rend le moins fort. Autre point qui pourra décevoir certains auditeurs, c'est son flow, et bien qu'il soit agréable avec ses bons enchaînement de mots, il pourra sans doute agacer plus d'une personne car il devient assez monotone en écoutant l'album d'un trait.
Comme un gimmick, une marque de fabrique, Youssoupha répète sans cesse la phrase « t'avais jamais entendu de rap français ». Métaphore provocatrice qui vante les mérites de son rap, mais tout ceci n'est qu'une phrase de plus dans le monde du rap français où l'on se doit de se valoriser et d'en rajouter toujours un peu plus. Autre point fort de ce disque, le morceau "Les Apparences Nous Mentent", voix pitché, chœurs chaleureux, production appliquée de The Soulchildren et surtout un sujet dans lequel il explique avec froideur sa méfiance vis-à-vis de ce que veux nous faire croire la société, les médias, certains rappeurs etc… Des images qu'on nous montre, des histoires qu'on nous raconte, mais beaucoup de ces choses la sont faussées et cachent la vérité. Du côté des invités, peu nombreux, on remarquera surtout son featuring avec Kool Shen qui fait le refrain pour un inquiétant "Le Monde est à Vendre", traitant du pouvoir de l'argent qui règne sur Terre. Catalogué, catégorisé par son apparence, par ce que l'on fait, Youssoupha lâche sa sueur et ses larmes pour sa passion qu'est la musique malgré les préjugés, aux côtés du chanteur Mike Génie (avec lequel il formait son premier groupe Bana Kin où se trouvait également Philo, Sinistre et Kozi).
Cet album réfléchit du dit lyriciste bantu est comme il le dit : « un album fait par un noir pour que les noirs se reconnaissent mais que tout le monde l'entende. Affirmer l'identité de sa communauté, être fier d'être noir, ça ne veut pas dire fermer sa porte aux autres. Je fais partie des gens qui pensent naïvement que noir, blanc ou arabe, on est tous en galère parce que dans le futur, on sera tous métissés. » Outre les quelques mauvaises pistes qui manque de panache comme celle avec S-Pi ou encore la rencontre avec Diam's sur "Les Meilleurs Ennemis", ce disque est correct, voit des tonalités variées ("Macadam") et surtout ses discours réfléchis souvent intéressants. Mais il peut être vu aussi ou plutôt écouté comme une petite déception aux vues de ce qu'il laissait présager. Des capacités et une meilleure finition qui, on en doute pas, seront corrigés sur son prochain album déjà prévu pour l'année prochaine.






Les dernières chroniques


