En plus d'être un objet passionnant d'étude sociologique et philosophique sur le déterminisme ou encore le caractère inné du talent, le lien de filiation qui unit deux artistes (dont l'un finit par le devenir, ou l'a toujours été, c'est en fait toute la question…) constitue parfois une source de délectation pour celui qui profite des joyaux de l'héritage culturelle et musical. « Plus tard, je veux faire comme papa ». C'est sans doute la réaction spontanée que peut avoir le fils du Mythe reggae universel, mais pas tant que ça (surtout quand on partage le dit patrimoine artistique entre plusieurs frères, tous à même de faire valoir les racines flatteuses de leur naissance). En effet, se lancer sur les glorieuses traces de son précédent revêt autant du bon sens que de l'insensé. Nul besoin de se faire un nom, puisqu'on en porte déjà un, mais tellement de chemin à parcourir pour sortir de l'ombre de la Légende et exister pour ce qu'on est. Ainsi, si les couronnes sont héréditaires, les lauriers, eux, demandent de plus amples efforts que celui de la naissance. C'est là tout le défit des fils Marley, lancés depuis des années déjà à la poursuite de leur destin et de celui de leur dynastie. Emmené par le brillant Stephen, Damian (aka Jr Gong) avait connu en 2005 la confirmation de son Halfway Tree avec un Welcome to Jamrock bâtit pour marquer le genre. C'est aujourd'hui en son prénom que Stephen Marley donne le change aux siens, avec un Mind Control effectivement hypnotique.
Introduit par le morceau-titre, « Mind Control », l'opus promet une ambiance aussi tiède que la cover, aux tonalités rouges, feutrées et authentiques à la fois. Voyage au cœur des contrées jamaïquaines sans être passéiste, loin de là, « The Traffic Jam » nous conduit sur les routes des paroisses de l'île Rasta avec une bonhomie certaine, au rythme des vrombissements de la machine Marley, entraînée par le virtuose Stephen et son co-pilote de frère, Damian. Assorti d'un basse bondissante et souple, ce tube s'inscrit dans la réalisation majeure de l'ambition de l'opus : servir de la musique d'aujourd'hui (voire même avec un temps d'avance), mais aux couleurs d'un style familiale qui a su traverser le temps. A l'instar de Welcome to Jamrock, Mind Control lorgne donc avec panache vers le Hip Hop, pour le superbe « Hey Baby » (sur lequel l'association avec Mos Def se transforme bien vite en constellation), ou encore vers l'esprit roots originel sur « Inna Di Red ». Dans le rouge, c'est également là qu'entre l'auditeur lorsque Stephen Marley est rejoint par la guitare de l'excellent Ben Harper pour un titre simplement magique. Changement de décor et changement de rythme lorsque Stephen se rapproche du dancefloor et exhorte irrésistiblement la gent féminine à honorer le bouillant « Let her dance ». Un morceau qui se présente comme une invitation à quitter sa banquette, classe et contagieux, et qui prouve le talent tout terrain d'un Stephen Marley à l'aise dans tous les registres, à la fois chanteur, guitariste et producteur de cette œuvre fondatrice pour la suite de son parcours. Hasard ou non, Salaam Remi n'est jamais loin sur cet opus, de même que Damian Marley (Stephen et lui font réellement la paire).
Mais Mind Control, c'est aussi une voix. La voix si troublante de l'artiste. Une voix blessée, profonde, qui prend aux tripes et saisit par sa fragilité feinte et sa justesse. Une voix faite pour parcourir le temps, les époques et les genres. Une voix que l'on a longtemps cru unique, mais qui ne l'est désormais plus : celle de son père. La similitude fait frémir sur le somptueux « You're Gonna Leave », ou encore sur le terrible « Iron Bars », lorsque Stephen se fraie un chemin entre son autre frère, Julian, le revenant Mr Cheeks et le rugueux Spragga Benz pour imposer le charisme naturel de son art. Précis et parfaitement produit, l'opus atteint son point d'orgue des premières notes jusqu'aux dernières, incitant les écoutes répétées et toujours aussi riches en détails musicaux savoureux. On pensait que Damian Marley avait réussi la meilleure adaptation de la musique du Clan Marley aux exigences de notre époque, il ne subsiste désormais aucune hésitation que Stephen vient s'installer aux côtés de son frère à la tête de la Famille. Les dépositaires de la musique familiale ont définitivement pris la relève et ont fière allure. Ainsi, personne ne saurait exiger des fils Marley qu'ils proposent une musique meilleure que celle de leur père. Leur véritable défi restera d'en composer une différente, et c'est aussi là que réside leur plus grande force.






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