Cela fait déjà dix ans que La Rumeur fait planer son ombre sur le hip hop français avec son « rap de fils d'immigrés » : Des maxis prometteurs, un engagement qui ne s'use pas avec le temps, un discours qui ne tourne pas avec le vent, un premier album peu connu mais que certains qualifieront de classique, un second plus difficile d'écoute sorti au milieu de bruyantes affaires judiciaires… Le passé de ce groupe est donc chargé, et l'on pouvait attendre beaucoup de ce troisième opus.
Cet album, astucieusement intitulé « du Cœur à L'Outrage », est de la même couleur que sa pochette : Noir, brumeux et glacial. Le groupe poursuit en fait ce qu'il a commencé sur « Regain de Tension », le deuxième album, c'est-à-dire se donner une identité propre, se doter d'une couleur musicale bien particulière. Les producteurs, dans la ligne du précédent opus, retranscrivent une ambiance nocturne menaçante, à partir de vrombissements synthétiques, électroniques et de scintillements glacials. Certains regretteront peut-être les productions plus soul du premier album, mais autant les rassurer tout de suite : la cohérence musicale de l'ensemble, et la réussite quasi parfaite de certains instrus (« meilleure des polices », « un chien dans ma tête », « quand la lune tombe », « nature morte », « là où poussent mes racines »...) plongent l'auditeur dans une délicieuse ambiance lunaire, dans des ruelles sombres, éclairées seulement par la lumière tamisée d'un lampadaire… Bref, pour ce qui est de l'atmosphère, l'album est une réussite, même si ce style électronique peut parfois s'avérer lassant pour certaines personnes ( comme sur le titre « non sous titré » ). Après, c'est comme toujours, une affaire de goûts.
Mais le véritable point fort de La Rumeur reste la qualité de ses lyrics. Tordons d'abord le coup à une rumeur (sans jeu de mots) qui dit qu'Ekoué serait supérieur aux autres. C'est faux. Son flow particulier lui permet de sortir du lot, mais pour ce qui est du niveau d'écriture, et c'est ce qui est le plus surprenant, les quatre MC ont des capacités comparables. Les textes construits (on sent les années d'études), le vocabulaire riche, la réflexion irréprochable, et la diction particulière, lente sèche et implacable, adoptée par les quatre rappeurs, ont pour effet de crédibiliser et clarifier leur discours, qui peut de ce fait toucher un public plus large que l'auditoire Hip Hop traditionnel. Pour ce qui est de cet album en particulier, c'est peut-être Hamé qui surprend le plus de par son niveau. Il parvient à mélanger la poésie, le hardcore, la philosophie et une réflexion historique en un même texte. Ses solos comptent parmi les meilleurs sons de l'album : « la meilleur des polices » d'abord, qui est une réflexion philosophique (peut-être inspirée de Nietzsche pour ceux que ça intéresse) sur la notion de discipline et d'acceptation de l'autorité, tout en étant une critique déguisée du système. « Un chien dans ma tête » ensuite, où il réussit la plus belle métaphore filée de l'album : un titre qui traite de son besoin, presque maladif, d'écrire, et de toute la difficulté que représente pour lui la création lyricale. Sur des thèmes moins originaux, dans un style où on les attendait plus, Ekoué et Philippe le Bavar nous proposent des solos qui restent cependant excellents : Une adéquation parfaite entre le beat et le texte pour Ekoué sur « là où poussent mes racines » et une plume descriptive presque cinématographique sur « quand la lune tombe » : une atmosphère inoubliable ! Quant au Bavar, il parvient une fois de plus (comme sur son splendide « 365 cicatrices » sur le premier album) à charger son flow d'émotion (c'est ce qui le démarque un peu des autres) et à faire pleurer sa plume sur « nature morte » : Un thème qui luit tient à cœur, et où il s'efforce toujours de rester noble.
Sur les morceaux en groupe, où Mourad (moins présent à cause de son job) rejoint les trois autres MCs, la Rumeur est fidèle à ses idéaux, et nous propose une nouvelle palette de titres axés sur ses thèmes de prédilection : la liberté d'expression et leur manière de voir le hip hop (« En vente libre », « Non sous-titré »), la situation sociale des quartiers populaires, leur mépris vis-à-vis du rap game actuel ( comme sur « il y aura toujours un lendemain » où ils disent « Mon dieu veuillez ne surtout pas leur pardonner, ils savent très bien ce qu'ils ont fait » ), et surtout, la place de l'homme noir, la colonisation et la néo-colonisation : (« que dit l'autopsie »). Sur ce point, certains diront qu'ils ne sont pas d'accord, que le point de vue de la rumeur est peut être trop radical. D'autres le trouveront légitime. D'un point de vue purement artistique en tout cas, cet engagement ne peut que donner encore plus d'épaisseur aux lyrics et encore plus de valeur à l'album.
Pour finir, notons quelques surprises : D'abord la prise de risque à peu près réussie sur « une bande ethnique » aux influences rock. Ensuite, le featuring final qui ne convaincra pas tout le monde de par l'écart de niveau lyrical entre les artistes. Enfin, et c'est une bonne nouvelle, la Rumeur sort enfin de sa torpeur. Pour la première fois depuis longtemps, le groupe nous offre des morceaux qui, passez-moi l'expression, « font bouger la tête » : Du punch, de l'adrénaline viennent enrichir la qualité lyricale de morceaux comme « qui çà étonne encore ? » et surtout « Tel quel » au beat (enfin) fédérateur et envoûtant, où l'on peut pour une fois se laisser bercer sur l'instru scintillante.
Comme le dit le titre, la rumeur n'a pas perdu de sa rage et de son engagement, de sa passion ou de son talent. Toujours pas là pour donner au peuple ce qu'il demande (« on refuse pas de grandir, tout le contraire de la norme »), ce groupe est la preuve vivante que l'on peut être hip hop et vendre, que l'on peut être sous-produit et pourtant offrir un ensemble musical cohérent, et que l'on peut avoir dix ans d'âge sans pour autant avoir retourné sa veste et déçu ses fans de la première heure. Un très gros album.






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