Entre leurs albums, qui sortent environ tous les deux ans, La Rumeur avait l'habitude de laisser les amateurs de rap underground un peu en chien. Cette année, le groupe a choisi de combler le vide en laissant un CD regroupant 35 tracks inédits (dont 22 titres complets) et un DVD live de leur concert au Trabendo.
Dès le parcours de la trackliste, on a compris que la Rumeur ne ferait pas dans la facilité, car plutôt que de mettre ses titres les uns à la suite des autres chronologiquement, ils les ont classés dans le désordre et souvent séparés par des morceaux de concert ou des interludes instrumentaux. L'album commence par une intro du membre de Noir Désir, Sergio Teyssot-Gay, qui présente le groupe, puis enchaîne un morceau instrumental des deux producteurs qui participent le plus aux albums de La Rumeur, Kool M et Soul G.
Ensuite débutent les titres où la Rumeur rappe, et tout de suite, un constat s'impose: c'est toujours le même style de rap, du vrai "Rap de fils d'immigrés", à l'opposé des gentils rappeurs aux refrains pop, ceux qui préfèrent modérer leur discours pour vendre plus et passer sur les ondes, les mêmes qui critiqueront les dérives du rap aujourd'hui, alors qu'ils ont largement contribué à sa déchéance. Pour en revenir au skeud, la Rumeur ne déçoit pas. Alors qu'on pourrait penser qu'un CD d'inédits servirait à placer leurs moins bons titres, on s'aperçoit que la plupart aurait eu la place dans un "vrai" album, tellement les lyrics sont lucides et profonds, et les prods qui les accompagnent s'adaptent bien au texte. La Rumeur aborde tour à tour des thèmes forts qui font leur réputation : racisme, bavures policières, néo-colonialisme, l'intégration qui ressemble plus à une assimilation au troupeau, ou encore l'esclavage. En somme, des thèmes actuels cachés de notre société moderne, qui dérangent les hauts placés et leur offre des cours d'Histoire (rien à voir avec les mensonges qu'on peut trouver dans les manuels scolaires).
Mourad, comme souvent, est beaucoup moins présent que les autres rappeurs sur cet album, comme c'est souvent le cas à cause de son travail à plein temps. Ekoué, Hamé et Le Bavar rappent sur la plupart des titres, même si il y a également beaucoup de morceaux en solo, où brille d'ailleurs le trop sous-estimé Philippe, comme sur Si tu crois, Le rap qu'ils veulent ou encore Aucun conseil. Ekoué signe aussi une véritable bombe, L'oiseau fait sa cage, un texte poignant sur le destin d'un jeune de quartier en banlieue parisienne, accompagné d'une instru assez mélancolique. Les productions, toutes réalisées par Kool M et Soul G, sont conformes à ce qu'on attendait: on retrouve une atmosphère assez jazz pour celles de l'époque de L'Ombre sur la mesure, plus rock pour celles datant de Regain de tension et enfin des sons électro pour les plus récentes, datant de Du coeur à l'outrage. Tout comme les textes, la plupart des productions ont largement le niveau pour figurer sur un album. Le flow lui non plus ne change pas, leur style est toujours parlé, et même si il ne plaît pas forcément compte tenu de la mode hip hop qui veut qu'on ait un flow toujours plus bizarre (cf. La Fouine), celui des membres du groupe colle parfaitement à leurs textes, pas écrits pour faire rire la gamine de 12 ans ou le beauf fervent admirateur de Fatal Bazooka.
Sur le DVD live, nous retrouvons des titres de Du coeur à l'outrage, mais aussi beaucoup d'autres datant des albums précédents, ce qui est normal, vu que le concert célébrait les dix ans du groupe. Même si le son est assez mauvais pendant que le groupe rappe, il est évident que la Rumeur est un groupe qui met le feu à une scène et qui n'a rien à voir avec les coups marketting R&B à la voix retouchée en studio d'enregistrement. Comme on pouvait s'y attendre, Casey vient aussi rapper un petit moment, ce qui ajoute encore de la qualité au live.
On comprends maintenant parfaitement pourquoi le tracklisting n'est pas chronologique: la Rumeur n'a pas changé d'état d'esprit, depuis leur titre le plus ancien présent sur ce CD, Fin d'année 96, donc il n'y avait pas à souligner une évolution, mais plutôt la diversité de leur oeuvre, qui ne se contente pas "d'insulter l'ordre établi" (comme l'affirment certains, à tort), mais qui apporte les preuves de leurs critiques. Et finalement, pourquoi évoluer quand on est déjà si près de la perfection?
Revu par Sagittarius






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