Personnage aussi rare dans les médias qu'intéressant pour ses propos, Rockin' Squat a accordé à Rap2k.com une interview sans concession. Best of d'Assassin, rôle du groupe dans l'éclosion du Hip Hop Français, vision du monde actuel, l'homme nous confie autant d'informations que d'idées personnelles. Nous ne pouvions pas rester sans vous les faire partager.
Pour commencer, retour quelques années en arrière pour les débuts d'Assassin, jusqu'à nos jours ?
La carrière d'Assassin et son évolution ressemblent de près à celle du rap français. Quand on a commencé, on peut dire qu'il n'y avait pas de Hip Hop en France. On a été des précurseurs dans le graffiti, dans la danse, et puis on a évolué vers le rap en cherchant à conserver l'essence du HH dans notre musique.
La première génération nous a beaucoup inspiré (Last Poet, Gil Scott Heron…), la deuxième également (Grandmaster Flash, Kurtis Blow …). Et après, il y a eu la génération avec laquelle nous avions commencé à faire de la musique (Public Enemy, KRS ONE, Run DMC, Jungle Brother, etc.).
Solo et moi-même nous parlions couramment anglais dès notre jeune âge, donc nous avions vraiment compris ce qu'était le Hip Hop. Il y a beaucoup de groupes en France qui ont adhéré au mouvement sans en saisir le contenu. Et puis la vague suivante, avec des groupes comme La Cliqua, a mieux saisi l'essence du Hip Hop en marchant dans les pas d'IAM, NTM ou nous. C'était plus facile de ne pas être les premiers !
Notre évolution ça a été de rester nous mêmes et de nous épanouir dans notre représentation de la musique. On a essayé de ne pas précipiter la génération de nos auditeurs dans un truc pourri. On estime que lorsque tu prends un micro, tu te dois de ne pas raconter n'importe quoi. C'est pour ça que nous avons eu à coeur de mettre en avant l'éducation et la culture dans nos textes. On a eu des hauts, des bas. Ca fait partie des choses de la vie, sur le plan professionnel ou personnel.
Pour un groupe qu'on peut qualifier d'underground comme le vôtre, c'est un peu paradoxal de se prêter au jeu du best of, non ?
Pour moi sortir un best of n'est pas une démarche commerciale, surtout sur les titres qui ont été mis sur ce CD. Ce sont nos gros titres, on n'a pas de singles, c'est un recueil de tous nos meilleurs titres et il ne s'appelle pas best of, mais Académie mythique. Pour moi ce n'est pas paradoxal, c'est juste dans la continuité de ce que nous avons fait auparavant.
Où vous situez-vous dans le milieu du rap actuel en France ?
D'abord, quand je parle de rap, je me situe à l'échelle planétaire. Je ne suis pas plus Français qu'universel. On a la chance de voyager, il y a des talents partout dans la musique qui est la nôtre. Les gens qui aiment le Hip Hop sont créatifs, ils deviennent journalistes, DJs, danseurs, activistes politiques... Je connais bien l'Amérique latine, je travaille pas mal là bas. C'est une région hallucinante pour la musique. Le Hip Hop y est la voix des sans voix, vraiment.
Malheureusement, plus le Hip Hop y deviendra un marché comme aux USA, plus tu verras les trucs inintéressants s'imposer. Mais c'est la face cachée de l'iceberg qu'il faut toujours aller chercher dans les bacs. Le premier CD que j'ai acheté, c'était Afrika Bambaataa. J'ai galéré pour le trouver, t'imagines même pas comment. Aujourd'hui, tu vas chercher ton skeud à la Fnac, c'est banal. Mais si tu veux des trucs pointus, il faut t'accrocher, jamais arrêter de chercher !
Tu peux nous proposer une définition du "rap hardcore" ?
Je n'ai pas de définition de ce qui est hardcore. Stevie Wonder a fait des titres hardcore, Tracy Chapman et Bob Marley aussi. Ce n'est qu'un mot. Ce qui te donne des frissons peut être hardcore, le monde dans lequel on vit, lui il l'est. Le monde est violent et le Hip Hop le reflète, comme a pu le faire la Soul, le Blues ou le Jazz. Chacun doit avoir la définition de la musique qu'il entend, qu'il ressent.
C'est pas le plus fou qui est le plus hip hop... De toute façon, il ne faut pas chercher à être le plus hip hop. Le Hip Hop permet aujourd'hui avec la pollution dans laquelle on évolue tous, par rapport à la télé, l'éducation, les mensonges dans lesquels on évolue, je pense que la mission du hip hop c'est de retrouver son équilibre. Le Hip Hop a des valeurs, on n'y rentre pas comme dans un moulin. C'est Peace, Love and Having Fun. Il faut apporter cet équilibre à ceux qui n'ont plus de soutien scolaire, à ceux qui n'ont pas leurs parents auprès d'eux. J'ai rencontré des gens comme Dead Prez, KRS One, et c'est un combat qu'ils continuent de mener. Il y a aussi des gens pour qui, malheureusement, le discours n'est qu'une façade...
Es-tu allé voir le film Indigènes?
Non, il est sorti hier et je n'ai pas eu le temps d'aller le voir. C'est vraiment bien d'en parler même si c'est un peu tard. Pour moi, le problème France/Afrique, c'est le gros souci de la France. Depuis la colonisation, l'Afrique n'as cessé d'être l'esclave de la France, et en 2006 ça continue par les compagnies pétrolières, les banques. Le problème va beaucoup plus loin que les tirailleurs. D'ailleurs, j'ai un titre en préparation qui va sniper. Je vais balancer même des noms.
Tu as de bonnes idées à défendre. Pourquoi ne pas utiliser les médias pour te faire entendre au maximum ?
Il y a plusieurs raisons à ça. Déjà je ne pense pas spécialement que si j'avais été médiatique, ça aurait changé les choses. Vu ma conception de la vie, je me vois mal sauver des gens, je me sauve moi-même. Ca serait comme un mec qui veut sauver la Terre et qui fume clope sur clope... En tant que MC, ce que je peux avoir, c'est une part de réflexion, dire qu'on n'est pas obligé de se faire exploiter à outrance pour exister. Qu'il faut plus soigner ses idées que son image. Mais il ne faut pas apporter aux gens les choses sur un plateau. Les intéressés doivent venir à toi, c'est une démarche différente. Je préfère animer des ateliers d'écriture dans les Favelas, comme j'ai essayé de le faire avec Assassin, plutôt que de pointer une caméra en criant "Oh, je suis ici !". Je suis fier d'avoir traité, avec le groupe, de sujets dont personne ne se souciait. Nous avons apporté une pierre à l'édifice.
Esclave 2000
C'est sur l'esclavage moderne. C'est un livre de Dominique Toresque. J'ai repris des passages du livre que j'ai inséré dans mon texte, une vraie inspiration et même du copier/coller. J'estime que c'est hallucinant qu'en 2000 il y ait plus d'esclaves qu'à l'époque du commerce triangulaire. C'est ça la réalité. On fait rentrer les gens avec un passeport de 3 mois, et comme les personnes ne parlent pas la langue du pays, les gens en profitent. C'est aberrant. T'imagines, un mec a le droit de vie ou de mort sur toi ? C'est dingue... J'ai le sentiment que c'est aussi le rôle du Hip Hop de véhiculer ce type de réalité. Je considère chaque nouveau morceau comme une bénédiction.
Il n'est pas difficile pour vous de trouver des salles de concert vu votre discours très engagé ?
Oui et non. Il y a beaucoup de gens qui nous écoutent, il y a beaucoup plus de gens qui nous ouvrent les bras, que de gens qui nous les ferment.
Vous avez fait Le futur que nous réserve t-il ?,c'est une question que tu te poses toujours ?
En tous cas, on sait ce que nous réserve le présent dans la manipulation, la surveillance, l'état policier. C'est le monde dans lequel on vit qui est comme ça, donc le futur dépend de notre instant présent. Toute action a ses conséquences. Dans le prochain album, je vais développer des thèmes plus approfondis que dans mon premier EP Démocratie fasciste.
Toi qui a un discours très revendicatif et éducatif, penses-tu mener des actions pour inciter au vote ? Je pense que tu es le rappeur le mieux placé pour.
Très bonne question. Vu comment j'analyse la politique mondiale, je ne peux pas dire aux gens de ne pas aller voter. J'ai dit je ne vote pas. La politique institutionnelle ne m'intéresse pas. Je rappe pour les bas fonds pas pour les bouffons (ndlr. L'Etat assassine).
Quand il y a eu l'épisode Chirac vs. Le Pen, on a fait partie des rares groupes à appeler au vote. Ceux qui croient au vote, vote ! Si vous estimer que votre voix change quelque chose, alors n'hésitez pas. Il faut cesser les expulsions, combattre réellement le chômage, arranger la situation dans les quartiers. Je n'appelle personne à voter pour qui que ce soit. Le vote réside dans l'éducation, c'est la clef de tout. Tout le monde peut m'apprendre quelque chose. Je peux apprendre des choses aux gamins de 8 ans dans les quartiers, comme eux m'apprennent des choses en retour.
La connaissance relativise la peur. Beaucoup de guerres sont motivées par la peur, qui devient de l'agressivité. Plus tu es cultivé, mieux c'est. Moi je n'ai pas le bac, quand j'étais en cours mon seul souhait c'était de bouger. Un conseil : au lieu de rester devant la télé à fumer des joints, allez dans les musées, ouvrez des bouquins. Je l'ai déjà dit plus d'une fois dans mes textes...
En tous cas, il vaut mieux avoir un oeil sur la politique. Dans le cas contraire, c'est elle qui en a un sur toi.
(Hamed)






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