
La Caution, c'est Nikkfurie et Hi-Tekk, deux frères originaires de Noisy-Le-Sec (93). La Caution c'est aussi un premier album, Asphalte Hurlante (2001), qui nous emporte littéralement dans leur univers rugueux et poétique. La Caution c'est, enfin, des beats teintés de sonorités écléctiques (se servant allègrement dans l'éléctro, le funk, le rock), mais aussi deux plumes acérées et tranchantes au service d'une écriture complexe, deux flows atypiques, et surtout, un retour avec un nouvel album, Peines de Maures / Arc en Ciel pour daltoniens, sortit sur leur propre label appelé Kerozen.
Peines de Maures
par Bobby Milk
Il sont rares les doubles albums dans le rap français, hormis celui de Rohff en cette fin d'année 2005.La Caution eux aussi nous montrent qu'ils ne se sont pas reposés sur leurs lauriers, bien qu'on en entende moins parler. Souvent comparés dans leur style décalé avec des groupes comme TTC, ou le Klub Des Loosers, La Caution fait figure d'ovni dans le rap hexagonal. La plupart des gens s'arrêteront à leurs flows rythmés comme un métronome, mais si l'on va plus loin que le bout de son nez, on se rend vite compte qu'il y a une véritable maitrise derrière tout cela, aussi bien niveau des productions variées à souhait et d'une rare qualité, qu'au niveau des lyrics racontant des histoires farfelues, humouristiques, et délirantes.
Ce premier disque commence avec l'électrique "Player", mais on sent de suite que dans la plupart des morceaux, les deux frères nous tournent ironiquement certains sujets qui les concernent et qui les ont déjà touchés : les fameuses sorties en boite de nuit dans "Boite de Macs" en featuring avec China ('tu trouveras pas de maqueraux dans une boite de thon/ tu trouveras quelques thons dans une boite de Mac'), la galère des gens n'ayant pas de travail dans "Chomage, Voitures, Nuits Blanches,..." ou encore sur le très bon "Bancs de Poisons" relatant des dérives en banlieue tout comme "Glamour sur le Globe".
Mais font également des morceaux plus festifs tel le très bon "Ligne de Mire" avec une production entrainante et un message clair: "Je veux que tu te défonces sur ma zik". Le single "Thé à la Menthe" fait également partie de cette première galette, titre qui a fait partie de la bande originale du film 'Ocean Twelve' tout de même. Une instru orientale apaisante, mais derrière cette festivité se 'cache' encore derrière des lyrics évocateurs sur la place des musulmans dans France et dans le monde, une manière originale de faire passer un message. Encore des morceaux sérieux avec l'énorme titre éponyme "Peines de Maures", traitant des actes injustes des USA en Irak ou en Afghanistan, mais aussi des problèmes de l'intégration en France ("Appellez moi indigène, intégriste, voyou, trou de balle, seulement capable de distinguer une boule de football "),le tout sur une mélodie rythmée et touchante.
Tant d'autres morceaux interessants à découvrir dans ce premier CD, mais qui après plusieurs écoute sont néanmoins assez lassants. A noter une pochette d'album plutôt réussie montrant une photo des deux rappeurs étant plus jeunes, avec des regards qui en disent long sur la musique malicieuse que nous réservent les deux noiséens.
Arc-en-ciel pour Daltoniens
par Raging Bull
Arc en ciel pour daltoniens débute sur un excellent "Connasse", à la production fouillée et aux textes alambiqués, qui donnent admirablement le ton pour cette partie de l'opus. "Dernier Train" achève déjà de nous hypnotiser avec sa production parfaite et ses lyrics complétement décalés. La Caution excelle dans le second degrés et nous propose sur ce titre quelques phases hilarantes ("J'suis un galérien il paraît / On m'a dit qu'cette meuf était forte sur l'homme comme Valérien Ismaël"). En nous plongeant avec eux dans leur monde d'ironie et de sarcasme, traitant des soucis quotidiens plutôt que des grandes questions sociales, La Caution parvient à nous captiver sans faillir sur la longueur.
"Je te hais", track acide sur les relations complexes de la vie de tous les jours ("J'étais dans une coccinelle, quand un auxiliaire de police / Est venu polluer mon oxygène"), ou encore "Faut-il", qui porte un regard complément en marge sur la vie de citoyen modèle, témoignent magistralement de la force du groupe. Des thèmes simples mais abordés avec suffisamment d'humour et d'autodérision pour accrocher l'oreille et l'esprit, dans une ambiance musicale (singée Nikkfurie) complètement maîtrisée.
Nouvelle démonstration sur "Livre de vie" sur un beat torturé et sec, agrémenté de quelques notes aériennes et d'un refrain finement pensé. Les plumes de Nikkfurie et d'Hi-Tekk, à la hauteur de nos attentes, semblent intarissables tant les mots foisonnent et s'entrechoquent dans un flow continu et riche. "Comme un sampler" marque quelques influences rock, avant que le titre éponyme de ce volume "Arc en ciel pour daltoniens" ne viennent s'imposer comme une pièce d'orfèvre dans un ensemble déjà remarquable : samples de voix, atmosphère éléctrisante et textes puissants, tout est là, comme pour symboliser définitivement les qualités admirables de La Caution.
Gros coup de coeur également pour l'excellent "Class 87", épatant de facilité et d'efficacité. L'ambiance change à nouveau sur "Code Barre" (qui revendique le pur hip hop sur un beat épuré et mêlant adroitement sobriété old school et sirène éléctro), puis sur "Personne fusible" qui flirte gentillement avec l'esprit avec la pop avec toujours la même pointe de propos aigre ("HLM, 18 étages / H&M, 18 pétasses"). Rien à jeter jusqu'à la fin, avec le très réussi "Focus" qui convie Siskid pour un refrain très "british pop". Bon point également pour "Poltergheist" qui clôt l'album dans la lignée de cette collection de titres rutilants.
Comment passer à côté de cet album de La Caution ? Avec des productions furieuses et des textes étourdissants de compléxité (abordant pourtant des thèmes simples), Arc en ciel pour daltoniens s'impose comme un bol d'air rafraîchissant dans lequel on se plongera avec enthousiasme et plaisir. Incontournable à une époque ou l'on pointe du doigt le formatage.