
Long et tortueux parcours que celui de Nessbeal, rappeur sans demi-mesure, à la voix tranchante et à la dégaîne familière. Depuis des années déjà, il a fait ses armes au sein de son groupe Dicidens, dans l'entourage de Lunatic, puis dans la garde rapprochée de Booba, qui l'intègre au crew 92-I. Mais pour Nessbeal, les choses ne bougent pas tellement vite. Pas aussi vite qu'il le souhaiterait en tous cas, et à part un featuring tapageur sur le "Baby" de son chef de fil, pas grand chose à se mettre sous la dent. Désireux d'aboutir artistiquement, Nessbeal décide alors de ne plus confondre amitié et carrière, et prend sa chance chez Nouvelle Donne. Le label, habitué à voir éclore les talents du rap français, lui offre rapidement l'opportunité d'apparaître dans les bacs, avec le prometteur La mélodie des briques.
Dès l'intro, Nessbeal annonce la couleur : propos secs et acides, enchaînement de phases de bonne teneur ("C'est pas des bâtons dans les roues qu'on m'a mis / Mais des bastos dans les jambes"). A l'image de ses aciens acolytes de Lunatic, Nessbeal est un personnage divisé, partagé entre la vie de rue, qu'il mène, et une existence plus sage, à laquelle il aspire. Preuve de cette constante lutte intérieure, Nessbeal ne se refuse aucun sujet, et traite de la violence autant que de la douleur qu'elle provoque. Sans faire l'apologie de la délinquance, il évoque la réalité d'un quotidien difficile sur "Funeste Ecriture", avec Dicidens sur "Chute Libre", ou se fait rugueux sur "L'oeil du mensonge". Le propos est nostalgique et désenchanté sur le très réussi et poignant "Les larmes de ce monde".
Pas coincé dans les clichés habituels du rappeurs street, Nessbeal n'hésite pas à adopter un point de vue plus élevé que le bitume. "Princesse au regard triste" joue sur la corde sensible avec pas mal d'efficacité. A l'inverse, l'annonce introspective de "Peur d'aimer" s'avère calamiteuse. La faute notamment à un refrain très mal venu de Vitaa, qui tranche beaucoup trop de l'ambiance du disque. Dommage. Le résultat est nettement plus probant sur l'oriental "Loin du rivage" avec Mohammed Lamine, posé sur un beat sobre mais saisissant de Skread.
D'une manière générale, Nessbeal réussit son pari. Celui de proposer un opus strictement personnel, dans lequel il s'exprime sans retenue. Sans doute plus libre que s'il était resté dans l'ombre de Booba, il ne verse pas dans le cliché ni dans le mélodrame urbain. Assez varié musicalement, oscillant du quasi sudiste "Rap de tess", à l'oriental "Maroc Sticky", en passant par le piano glacial de "La mélodie des briques" (en featuring avec le chanteur maison de Nouvelle Donne aka Jango Jack pas au top de sa forme), l'album ne souffre d'aucun temps mort véritable. Evidemment, ce style de rap ne convaincra pas toutes les oreilles, et le propos rude autant que le "flow de tess" n'inciteront pas n'importe qui à s'inviter dans l'univers de Nessbeal. Dans son genre, cet album est pourtant une réussite. L'attente a été longue, mais pas vaine.