
Au commencement, ce n'était « qu'une chanson » …. une sublime chanson, un morceau de bravoure même. En 1939, quelques temps avant le début de la seconde guerre mondiale, Billie Holiday chantait ‘Strange Fruit', un poignant brûlot contre le Klu Klux Klan, qui sévissait alors aux Etats-Unis, et faisait plus de morts que jamais au sein de la communauté afro-américaine.
Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers.
Une soixantaine d'années plus tard, ce ‘fruit étrange' a mué en un projet Hip Hop, à mille lieues des préoccupations d'avant-guerre, ou de ce que pouvait ressentir à l'époque l'auteur de cette complainte politisée. Ici (la transition n'est pas aisée), c'est à du Hip Hop directement venu de Wako, au Texas, que nous avons affaire. Composé du producteur Symbolic One, a.k.a. S1 (remarqué en 2005 aux côtés d'Illmind sur l'album « The Art of Onemind »), et des MCs Myone et Myth, le Strange Fruit Project nous offre cet été sa troisième production après deux premiers opus passés relativement inaperçus.
The Healing, plus que «l'étendard d'une nouvelle génération soulfull» que certains voient en lui, s'avère être, au fil des écoutes, un album frais, à la personnalité marquée, et ce malgré le grand nombre de producteurs invités. En effet, même s'il produit la majorité des tracks de l'album, S1 a préféré inviter une pléiade de talentueux beatmakers, comme pour apporter aux deux lyricistes le coup de vent supplémentaire nécessaire à leur envol. Ainsi, on retrouve l'inévitable 9th Wonder, qui nous gratifie d'un ‘Special' certes simple, mais pas moins efficace pour autant, Nicolay, l'homme du Foreign Exchange, sur ‘The Plague', à la boucle entraînante, convenant au mieux aux voix graves et assurées des deux MCs.
Mais le producteur qui étonne sur ce disque demeure Illmind. Du sublime sample de voix pitché du très rythmé ‘You (the only ones)' à la boucle de piano travaillée et entêtante de ‘Rise' (avec des Little Brother très en forme, même sans leur habituel producteur ), en passant par l'instru multi facettes de 'Get Live' ( en compagnie d'une Erykah Badu qui sait se faire rare et bien choisir ses collaborations ), le producteur bous gratifie d'instrumentaux de premier choix, tout comme son compère S1. Ce dernier se fait à l'évidence plaisir en compagnie de son groupe, ce qui nous donne de très bons moments comme sur ‘Under Pressure', ou ‘Ready Forum', clinquant à souhait. Par contre, le faux pas est légèrement commis, avec un ‘Good Times' aux rythmes latinos ratés, qui dénote peut-être trop avec l'ambiance générale du LP.
Mais les quelques petits défauts de cet album ne doivent surtout pas empêcher l'auditeur estival de savourer ce délicieux jus de fruits, idéal pour passer un été en musique, à chiller au soleil, sans se soucier de rien … et c'est là que l'on se rend compte que les deux époques du Strange Fruit, évoquées en introduction, ne sont vraiment pas comparables …
… mais, au fond, reste le principal … le Strange Fruit Project a toujours pour but de nous éduquer en musique, et les racines de cette dernière proviennent du même sol que foula à son époque la grande Billie.