
Depuis qu'en France, on qualifie pompeusement de « conscient » un rap à des lieues de la réalité, et que les artistes eux-mêmes entretiennent le fantasme par le mensonge, rares sont devenues les sorties capables de créer l'effervescence. Les artistes alternatifs, bien sur, voient rayonner sur leur activité le flot des auditeurs déçus et des standards déchus, pour mieux sortir de l'ombre. Et puis, lorsqu'un micro atypique pointe le son de son larsen, on ne résiste pas à l'envie de renouer avec le rap français, impétueux, tempétueux, irrévérencieux, les plumes fines et les rimes lourdes de sens, plus que de conséquences. Ainsi, alors qu'on avait laissé Soprano en pleine séance de psychanalyse, on le retrouve dans ses pensées, la langue déliée et le cœur ouvert, tout prêt à nous faire partager les différents états de son âme, y compris celui de grâce.
Puisqu'il faut vivre, où l'invitation désenchantée à ne pas prendre la vie comme on monte dans un bus, la confession d'un esprit volontaire mais prisonnier de ses démons. Plein de contradictions entre le personnage torturé de Soprano et ses déchirements intérieurs, sa volonté d'être meilleur et sa révérence à la fatalité, cet opus, comme un tome de Mémoires, livre tout l'être son auteur en pâture. Aussi, le Psy4 ne dissimule rien, et témoigne sans tarder de la lutte contre lui-même qui anime sa musique et sa quête identitaire : « J'ai rien d'exceptionnel, j'suis juste un jeune de plus avec des rêves / Pour les défendre j'ai mis des gants d'boxe sur mes lèvres / Trop souvent dans les cordes et mal en point / Aujourd'hui j'cherche le KO avant qu'mon pessimisme me mène au points ». Avide de métaphore et virtuose des mots, Soprano avoue son addiction à la musique et les souffrances endurées par ses proches dans un témoignage poignant de « Mélancolique Anonyme » toujours pas repenti. Plus loin encore dans l'introspection, il nous invite à mieux le comprendre pour un « Dans ma tête » lucide, à mi-chemin entre le falaise et le sommet, constat sincère d'une joie de vivre mêlée de désespoir, ou peut-être l'inverse… « J't'ai promis d'être riche / Maman ne sois pas tritse / Le poids de tes soucis me rend capitaliste ». Marqué par les attentes de son environnement, Soprano s'avoue volontiers démuni sans pour autant renoncer à faire ses preuves. Il dresse ainsi le portrait de sa simplicité comme atout majeur de sa prestation d'artiste sur « Moi j'ai pas », et s'en remet aux siens avec « La Famille » (malgré une participation très en retrait de Léa et un beat simpliste de Jonathan « JR » Rotem, invité de luxe aux manettes). Son âme de père brisée, Soprano écrit un « Parle moi » rempli de naïveté déchue comme pour exorciser ses blessures, avant de se projeter avec humilité dans la douleur des peuples aux côtés de Blacko (« Ferme les yeux et imagine »). Toujours proche de la rupture morale, Sopra' refait pourtant surface en déclarant « Prenons conscience de la chance qu'on a, et tu verras que la vie est belle », alors qu'il supplie les êtres résignés à ne pas commettre l'irréparable dans une « Bombe Humaine » faite de compassion.
Voix du peuple avant tout, comme il la symbolise sur « Passe-moi le mic » (avec une flopée d'invités qui introduisent ses couplets), ou sur le touchant « Puisqu'il faut vivre », Soprano n'en demeure pas moins un personnage ancré dans les différentes facettes de son fort intérieur. Comme tout un chacun, son disque n'est ainsi pas uniforme et comporte ses zones d'ombre, comme le peu convaincant « A la bien », ou le remix de « Tant que Dieu » (ft. Mino) dont le beat se révèle sans saveur malgré un bon sample. Les faiblesses ne sont pas légions et relèvent plus d'une mauvaise adéquation avec la tonalité de l'ensemble plutôt que d'un réel déficit de qualité. Les Psy 4 de la Rime ne participent pas au meilleur titre de l'opus avec un « Welcome » banal (on retiendra surtout le clin d'œil de Sopra' à Shurik'n et son sympathique exercice de style), alors que Le Rat apparaît en forme pour un « Juste fais le » simplement moins profond que l'ensemble. Ces quelques remarques ne doivent néanmoins pas venir ternir un verdict final de très bonne facture, qui voit Soprano exceller dans l'écriture (chaque rime appelle l'auditeur à se languir de la suivante), y compris sur des beats pas toujours très originaux d'un Mej omniprésent, de Skalp, ou encore d'un « JR » qui n'a pas livré ses meilleurs travaux. Il n'en demeure pas moins ce qui restera sans doute comme l'une des meilleures sorties rap français de 2007. Déjà…