
Combo mythique du rap français, le parcours de La Cliqua, en forme d'étoile filante, appartient désormais à l'Histoire de la musique. D'une composition large à l'origine, le crew s'est par la suite grandement recentré sur un nombre réduit de membres pour aboutir sur un trio de rappeurs conçu pour durer. Avec Rocca, le rappeur colombien à la hargne éprouvée par les freestyles et les battles, Daddy Lord C, le boxeur des mots et des idées, et enfin Raphaël, le jeune combattant rallié au combo, l'équipe fait office de milice crépusculaire dans un rap français en pleine reconnaissance. Avançant dans l'ombre, les trois guérilleros (suivi de près par Gallegos) ne ménagent pas les couplets coups de poing pour s'imposer aux oreilles d'un public saisi.
Pour quiconque aurait manqué le début des tribulations du trio, « 3 Rounds » permet de faire les présentations dans une ambiance chauffée à blanc. Rocca semble bondir d'un bosquet, poignard entre les mâchoires, alors que Daddy Lord C n'épargne pas la concurrence pour une entrée sur le ring en grande pompe. Raphaël, qui ferme la marche, fait valoir une personnalité juvénile doublée d'une présence artistique en pleine construction (le rookie de la bande, en quelque sorte). Fidèles parmi les fidèles aux valeurs fondatrices du Hip Hop, ainsi qu'à l'esprit de leur collectif, les trois acolytes affirment solidarité et dévouement à plusieurs reprises. En forme de profession de foi, « Né Pour Ca » ou encore « Les Incorruptibles » donnent le ton d'un rap engagé, mené au corps à corps. Efficaces chacun dans leur style, les membres du groupe enchaînent les couplets dans une atmosphère pesante et sombre, indéniablement inspirée des recoins de QB (et notamment de leurs plus fiers représentants, Mobb Deep). « Le Grand Bluff » ou « Pas de Place Pour Les Traîtres » n'ont de cesse de faire monter la tension jusqu'au point d'orgue, « Un Dernier Jour Sur Terre », marqué par une nostalgie mais pas par les regrets. La demie-mesure n'est pas de mise, et le ton apparaît régulièrement « jusqu'au-boutiste ». L'alchimie entre les trois rappeurs prend alors une ampleur certaine, les tons et les plumes s'entremêlant dans une dimension quasi mystique (et pour le moins mythique).
Considéré encore par beaucoup comme l'album « à la licorne » (le titre éponyme n'était effectivement pas des plus judicieux…), ce dernier tir groupé de La Cliqua continue d'alimenter les regrets autour de la disparition d'un collectif efficace et complet, dont le potentiel reste l'une des mines d'or les moins exploitées du rap français. Nul doute que l'accueil commercial frileux réservé à cet opus, écrit avec les tripes, n'a pas favorisé la poursuite de l'aventure pour les protagonistes du crew. Il s'avère néanmoins qu'avec le recul des années et le bienfait des écoutes répétées et prolongées, un album d'une telle teneur reste une pierre angulaire pour toute discographie qui se respecte. C'est peut-être parce qu'ils sont aujourd'hui lavés de cette aigreur que les guerriers urbains de La Cliqua ont prévu de se réunir en 2008 pour un concert déjà historique (Festival L'Original, Lyon).