Rising Down

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The Roots

Acte huit : les racines du mal

Publié le jeudi 01 mai 2008 par Nass'
Imprimé le lundi 08 septembre 2008

Douleur, violence, souffrance, sadisme, complots… Tous ces mots sont le fruit du mal, terme générique couvrant un domaine très vaste et qui a été une terre fertile pour les grands intellectuels de notre temps. De Nietzche à Leibnitz en passant par Kant, les grands philosophes ont essayé (non sans mal) à donner la définition la plus précise possible à la face sombre de tout être humain… Et par extension, tous les organismes vivants de notre bonne vieille planète bleue sont concernés par cette thématique gigantesque. Sans trop rentrer dans les détails, l'être humain a accepté depuis son existence à se laisser diriger par ses pulsions bonnes ou mauvaises ce qui aura eu comme conséquence de provoquer des cataclysmes sans précédent… Tout naturellement, sans le bien, le mal n'aurait aucune substance concrète, mais c'est grâce à la présence de ces 2 « forces » qui agissent en perpétuelle opposition que l'être humain est doté d'une conscience qui lui permet, de juger et évaluer tout contexte dans lequel il se trouve. Reste que la situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons est plus que préoccupante vu le résultat catastrophique qu'affiche notre société, mais il est inutile de dresser la liste de tous les maux, car la légendaire formation de Philadelphie nous a déjà à maintes reprises présenté un tableau noirci par l'action de l'Humanité…

Rising Down puise son message pessimiste dans la littérature et plus particulièrement dans l'ouvrage alarmiste de William T. Vollmann (Rising Up and Rising Down: Some Thoughts on Violence, Freedom and Urgent Means) mais il ne faut pas croire que ce huitième essai a ouvert la porte littéraire, d'autres albums ont bénéficié de ce rapprochement comme Things Fall Apart, Phrenology et The Tipping Point. Une belle documentation et une ouverture au monde qui ont permis aux Roots d'orienter leurs discours et de renforcer ces mots à destination de toutes les sources de dysfonctionnements qui font (malheureusement) partie intégrante de notre quotidien. Un prolongement du sombre et claustrophobe Illadelph Halflife et du jeu diabolique Game Theory, Rising Down est inévitablement la suite des aventures douloureuses des Roots, condamnées depuis des années à explorer le mal dans ses plus fins détails. Mais là, on semble atteindre le point de non-retour synonyme de la mort en soi ou de la folie irrécupérable. Black Thought et ?uestlove sont entourés par du beau monde : Mos Def, Common, DJ Jazzy Jeff, Styles P, Saigon, Talib Kweli,… Les affiliés à la Roots Family n'ont pas à rougir de la comparaison : Dice Raw, P.O.R.N., Peedi Peedi, Malik B et Truck North apparaissant dans plus de la moitié de la tracklist. Pour fêter leur deuxième sortie sous le label Def Jam, autant le faire avec les moyens adéquats.

C'est avec une main tremblante qui témoigne de l'excitation à écouter ce nouveau disque que l'on démarre les hostilités. « The Pow Wow » nous fait immédiatement rentrer dans un bain peu reluisant où les invectives augmentent en intensité au fur et à mesure que les secondes s'écoulent dans la souffrance. Une première mise en bouche qui donne immédiatement le malaise avant de passer sur l'immense « Rising Down » qui dépeint tout d'abord une Amérique en proie à ses démons par exemple le fait que la sécurité sociale soit déficiente et hypocrite, le réchauffement climatique « it's like 80 degrees in Alaska / You in trouble if you're not an Onassis », une remise en cause de la simple recherche du profit pour échapper au mal qui nous ronge… Ce titre est une formidable dissection des plaies ouvertes de notre monde où l'Humanité refuse de les cicatriser. Un constat malsain magistralement mis en exergue par un couplet exceptionnel de Mos Def dont voici un extrait : « The engine oil purr, lights flash to a blur/ speed work through the earth make your motor go scurrr tonight at noon watch a bad moon rising/ identities in crisis and conflict diamonds/ blindin staring at lights till they cryin/ bone gristle popping from continuous grindin ». Et l'odyssée se poursuit de plus belle avec notamment l'atmosphérique « Criminal » (qui dégage des vapeurs nauséabondes par effluves) condamnant la persécution dont souffrent les Noirs face aux autorités ou encore l'électronique « I Can' Help It » qui arrive à nous immerger dans un univers où l'addiction est reine. Rarement un morceau ne s'est fait aussi pesant aidé il est vrai par une ligne de synthétiseur hypnotique et une voix féminine robotique, une énorme ambiance poisseuse qui se bâti sur le désespoir d'un individu esclave de sa dépendance.

Pour souligner encore plus le caractère désordonné qui est une des composantes du mal, les interludes « Unwritten » concourent à renforcer la couleur noire de ce disque et apportent une touche d'inachevée. « Unwritten » avec Mercedez Matinez est un morceau tout en profondeur qui prend encore plus sa dimension mélancolique grâce au refrain de Mercedez.

Les mécanismes musicaux restent presque identiques puisqu'on retrouve ces coups de batterie agressifs de ?uestlove plus en forme que jamais, celui-ci est aussi un chef d'orchestre qui veille au grain quant au bon déroulement des opérations. Amputés de leur bassiste Leonard Hubbard, les Roots reçoivent le soutien du guitariste Kamal Gray et de Kirk Douglas. La teinte globale de ce disque joue en contradiction avec les références jazzy, Soul et Funk. Désormais, il faudra s'habituer à des coups de semonce (comme The Game Theory le présageait) enrobés de synthétiseurs fluides comme sur ce « The Show » qui se joue de cette opposition entre modernisme et rythmes plus classiques. Common y explique notamment dans quel état il était durant la fin des années 90. Peut-on pointer une réelle avancée au niveau des productions ? Tout dépend de la façon de voir les choses, car si effectivement les Roots nous ont envoyé un nouveau produit massif en pleine figure, la qualité ne suit cependant pas toujours comme sur « Birthday Girl » (Bonus international) qui, bien que contient une bonne réflexion sur la jeunesse décadente des adolescentes américaines, dénote du reste de l'univers général malgré la judicieuse participation du rockeur Patrick Stump du groupe Fall Out Boy. « I Will Not Apologized » aurait aussi mérité un peu plus d'attention même si une nouvelle fois le contenu lyrical est de haute volée. Ce titre nous envoie comme information qu'il n'y aura aucun traitement faveur à ceux qui interprètent mal la véritable voie de la musique.

Un mot sur le MC Black Thought, rien de moins qu'un artiste qui mériterait un plus grand respect. Ses performances microphoniques ne sont que plaisirs auditifs et moments chahutés. Sa verve est très communicative et entre ses couplets conscients, le Monsieur n'hésite pas revêtir l'armure de l'homme invincible en collectionnant ses proclamations sur le fait qu'il soit intouchable (sur « 75 Bars » notamment). Ce qui est très fort chez lui, c'est sa capacité à doper une production déjà très instable à la base comme nous le démontre le puissant « Get Busy » où il en appelle à une réaction fédératrice de la scène de Philadelphie.

Et hop vers la fin, on revoit enfin les quelques rayons de soleil que l'on avait désespérément perdus depuis longtemps avec le tant espéré « Rising Up » qui s'illumine de sa Nu-Soul. Chrisette Michèle est plus charmante que jamais…

Alors, j'achète ou pas ? J'achète ! Les Roots continuent leur petit bonhomme de chemin au bout de l'enfer avec certes quelques maladresses, mais ridicule face à la belle homogénéité de la galette. Des invités judicieux, une orientation thématique jouissive, une constante découverte réflexive et le plus important, une vision obscure du plus bel effet. Pour beaucoup, la formation de Philly a toujours excellé quand il s'agissait de dévoiler son côté alarmiste et c'est heureusement une nouvelle fois le cas ici. Rising Down fait aussi partie de ces albums qui renferment leurs lots de sujets qui pourraient donner naissance à des débats mouvementés. ?uestlove nous avait prévenu, ce nouvel essai sera très revendicatif et fort porté vers le monde politique… Force est de constater que la promesse coïncide parfaitement avec le résultat.

Remarque importante, il existe 2 versions de cet album. Une première est baptisée « International » et on y trouve uniquement le titre « Birthday Girl ». Quant aux Américains, ils auront droit à une plage cachée scindée en 2 parties : "Live At WPFW (Howard University), 1994 » et « Pow Wow 2 ». Nous verrons aussi la conséquence qu'engendrera ce choix sur le rituel qu'ont les Roots à additionner leurs morceaux depuis leur premier album...

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