
Fuck an intro!
Si vous voulez un énième rappel sur l'historique du Wu, je vous renvoie à Google.fr. On attaque directement les choses sérieuses. 8 Diagrams est captivant à plusieurs niveaux. Si on prend un exemple dans le milieu du sport, l'épopée d'une équipe ultra dominatrice dans son championnat, d'un effectif qui a grandi et vieilli ensemble avec de nombreux succès à la clé, se termine toujours par une fin de cycle extrêmement délicate à gérer, entre les dissensions internes, et certains résultats très décevants qui conduisent à énormément de tensions. Dans le sport, ça ne donne rien de bon. On n'a jamais vu une équipe vieillissante, sclérosée par le manque d'envie et les divergences d'opinions, arriver à séduire le public et glaner des trophées. Dans la musique, au contraire, cela peut donner des résultats inattendus. Dans la lignée des Beatles de 67 à 70 (l'analogie prend forcément plus de sens avec la réinterprétation de While My Guitar Gently Weeps) ou de Sly & Family Stone (There's a riot going on sous haute tension, mais brillant, d'ailleurs lui aussi samplé sur Windmill... à ce niveau on ne peut plus appeler ça de la coïncidence), le Wu-Tang se réinvente de façon assez étrange, presque malgré lui...
RZA veut dériver vers la musique d'ambiance cinématographique totale (guitares, bruitages, breaks, postproduction intense, voire même trop pour pas mal de grincheux), alors que la plupart des MCs en sont restés au beat+boucle de papa. Raekwon et Ghostface détestent cette orientation artistique et le font savoir de façon égoïste et assez malvenue, Deck n'apprécie pas lui non plus, même s'il reste plus mesuré dans ses propos. Le Genius et Masta restent discrets comme à leur habitude, Meth est là pour maintenir un semblant d'unité avec professionnalisme. Quant à U-God, il profite de ces instrumentaux de qualité pour faire oublier ses échecs répétés en solo, dû à ses désastreuses sélections de beats. Malgré tout, le RZA finit par apposer sa grosse patte sur le projet, et à lui donner l'ampleur musicale qu'il mérite. Ce qu'est loin de réussir un Ghostface qui soi-disant sait comment contenter les fans, mais se rétame avec le déjà-entendu Big Doe Rehab, un album certainement pas mauvais mais qui n'apporte rien d'original, ni à la légende du Wu, ni au statut de l'artiste, ni à son portefeuille (d'où ses ultérieures jérémiades myspaciennes...). Vu la taille du groupe, il est impossible de parler d'un album du Wu-Tang sans faire de track by track, ce n'est que rendre justice aux différentes personnalités dont les facettes sont dispatchées sur toute la longueur du cd.
Campfire : La patte du RZA dont je parlais plus haut, c'est tout à fait ce qu'on retrouve sur ce titre introductif. Comment faire à la fois profond et minimaliste, rentre-dedans et mystique, sage et ignorant, un retour aux sources et une innovation, en un seul instrumental. Un obscur sample de la voix de miel de Curtis Mayfield accompagne le traditionnel extrait de film de kung-fu, avant que le lourd beat rentre en scène. Handclaps, choeurs d'outre-tombe en guise de basse, Curtis découpé en rondelles par le sabre du RZA, violon plaintif, dégringolade de piano surgissant sans crier gare, c'est la marque déposée depuis 15 piges, et oui, c'est du génie, peu importe la qualité de la weed, un son pareil, on ne l'entendra pas ailleurs. L'honneur d'ouvrir le bal revient au fidèle Mef, reprenant son style du Ripper assez mal vu à l'époque, mais qui prend tout son sens sur cette pièce sombre et oppressante . Ghost le renégat enchaîne un excellent couplet, tandis que Cappa se charge de terminer le travail. 5/5
Take It Back : Le Nautilus de Bob James, c'est cramé, bien bien cramé même... Et pourtant, un beat boom-bap classique de chez classique, c'est tout ce qu'il faut à Raekwon, Deck, Method Man, U-God et Ghostface pour arracher le micro et laisser le studio en cendres. Fatigués ? Plus motivés ? Trop vieux ? Ringards ? La maturation du style lyrical des membres est évidente lorsqu'on compare Take It Back à un Protect Ya Neck... Une voix plus grave et moins criarde, un débit plus lent et plus assuré, c'est une évolution logique, pas une baisse de niveau. 4/5
Get Em Out The Way Pa : un ton en dessous, ce titre peine à éveiller l'intérêt, malgré la basse et les guitares électriques, le minimalisme ne fonctionne pas ici, c'est plus ennuyeux que captivant. Le refrain cliché assuré par Ghost et Rae n'aide pas vraiment. Meth, Uey et MK ne ramèneront pas cette piste à la vie... 3/5
Rushing Elephants : un Wu-banger qui réveille. Wu-Tang, le cimetière des éléphants emcees ? Non, des emcees brandissant leur cimeterre juché sur des éléphants. Le combo orchestral violons/cuivres écrase tout comme Mammouth écrasait les prix (old school, toujours). Niveau rap, ça va faire plaisir aux nerds : Excalibur, les dinosaures, JRR Tolkien, l'énergie qui se transforme en couleurs (merci Genius)... Le fameux collage de mots qui crée des images. Un célèbre critique musical disait que le Wu-Tang, c'était l'impressionnisme du rap, tout est créé par petites touches qui ne prennent leur sens qu'une fois l'oeuvre (ici, le couplet) terminée, contrairement aux rappeurs peintres en bâtiment qui couvrent des murs entiers de crépi au rouleau. Après 2 titres plutôt lents, les MCs se défoulent ici, Rae en tête, puis GZA pour sa première apparition, RZA et un Masta Killa étonnamment animé sur le break. Un cadeau pour les fans. 4/5
Unpredictable : Là où le trop est l'ennemi du bien. Les batteries et les cordes stressantes étaient un fond sonore parfait, malheureusement la guitare électrique surgit le plus souvent hors de propos, et le refrain n'apporte rien... Deck tire quand même son épingle du jeu avec un couplet violent. 3/5
The Heart Gently Weeps : le titre qui concentre à lui seul la controverse. Qui, au milieu des années 90, aurait pu prévoir que le crew accoucherait d'un tel titre? Là encore, pour certains, c'est une déception... Quand on se prétend fan de musique, pas seulement de boom-bap, comment peut-on descendre en flèche cette oeuvre, qui va tellement plus loin que l'original titre des Beatles? Bon, bien sûr, Dhani Harrisson ne remplacera jamais Eric Clapton, mais sa prestation à la guitare acoustique est convaincante. Celle de John Frusciante à l'électrique l'est tout autant. Le casting extérieur est complété par la diva néo-soul Erykah Badu qui assure des choeurs rêveurs et paisibles, comme un ange assis au sommet d'un nuage, commentant les vies horribles des personnages incarnés par Raekwon, Ghostface et Method Man (respectivement, le témoin au coin de la rue, assistant à des crimes mixtes et quasiment gratuits ; le dealeur qui échappe à une tentative de meurtre ; et le tox ignorant qui cherche uniquement à vivre un jour de plus). Le travail d'arrangements du RZA est de haut niveau, chaque passage musical souligne discrètement l'intensité du récit, comme si tout coulait de source. Le ghetto-storytelling est à la hauteur des meilleurs moments de Cuban Linx, seulement l'ambiance est radicalement différente. Faut-il être sourd et fermé d'esprit pour en ignorer la portée . Au panthéon de l'oeuvre collective du Wu, à son corps défendant. 5/5
Wolves : un autre virage à 90 degrés, cette fois-ci c'est OK Corral, sifflements morriconiens compris, choeurs entêtants, et ce bon vieux George Clinton au refrain... animalier... Renard, chien, loup, faites vos jeux... C'est bien le loup qui a rendu veuf le papy du chaperon rouge... Une nouvelle fois clairement cinématographique, cette bande-son hors du temps (mélanger le son du western avec des faux cuivres MIDI, fallait oser, pourtant ça fonctionne). Les raps sont particulièrement inspirés, d'un U-God en pleine forme à Masta Killa en mode Digi Warfare, en passant par un Meth au sommet de son art (alors qu'on le croyait définitivement sur la pente descendante). 5/5
Gun Will Go : Un hymne à la racaille, une ode dédicacée aux mecs qui se couchent tard, pour prendre ce qui appartient à ceux qui se lèvent tôt... aux mecs qui rampent pendant ton sommeil, pillent ton mobilier, violent ta femme et déchargent leur luger dans ta tête. Un son qui sent bon la nuit tombée, l'odeur de la poudre à canon, la fumée du blunt à l'arrière de la voiture, en attendant que l'ennemi se pointe. Deux accords de cordes. Une basse. Raekwon au summum de la paresse dangereuse, sa fausse tranquillité fait froid dans le dos. Hot Nikkels, sombre comme jamais. Masta Killa sur le break, fidèle à lui-même. Sunny Valentine au refrain chanté, accompagné par quelques violons épars... Brrrr... Ne te retourne pas. 4/5
Sunlight : RZA en solo, pour un patchwork de prêche 5%, une suite décevante à l'énorme Sunshower. Limite déprimante, l'instrumental est linéaire et mystique, mais l'esprit n'y est pas. Pour une fois sur cet album, il a déserté totalement cette piste. 3/5
Stick Me For My Riches : Un autre exemple de maturation. Sur un beat somme toute assez classique, les Shaolin laissent le champ libre à Gerald Alston, chanteur soul des 60s/70s, membre des Manhattans, pour raconter d'une voix soyeuse le chemin parcouru, from rags to riches, du caniveau à l'hôtel de luxe, avec le cortège de suceurs de sang qui vont avec. Plus d'argent, plus de problèmes, c'est pas nouveau, mais ça prend vraiment tout son sens avec ces véritables OGs qui ont tout connu des affres de la pauvreté et de la célébrité. Un titre qui ferait ma foi un fort honnête single. 4/5
Starter : J'entends des dents qui grincent? Tout ça pour un simple refrain à base de chicks... Bon, si je comprends bien, quand on est un Shaolin de Staten Island, on n'a pas le droit de draguer les bitches. Le plus drôle dans tout ça, c'est que ce titre est ni plus ni moins que Ice Cream version 2008 (qui fonctionne déjà largement mieux que la tentative pitoyable de Lex Diamond Story...). On a déjà pu entendre la boucle cuivrée et les lourds kicks au début de Certified Samurai, sorti début 2007. Le résultat est tout aussi percutant, attention aux woofers... She's my number one starter chick! She's my number one drafted pick! She's my number one line on the hit! Street Life pose le premier couplet, avant les grosses performances d'Inspectah Deck, de U-God et d'un GZA affûté comme rarement ces derniers temps. 4/5
Windmill : RZA était déjà allé chercher le Bang Bang de Nancy Sinatra pour la BO de Kill Bill, ici il termine le travail en mêlant un sample hypnotique aux lamentations de la Family Stone, un breakbeat classique et quelques accords de guitare. Un nouveau Wu-banger pur jus, sur cet instrumental envoûtant, les MCs se réveillent... Une fois de plus, Raekwon est le premier à se lancer (c'est le cas sur la majorité de ses apparitions), puis c'est la déferlante : GZA et sa précision chirurgicale, Masta Killa l'imprévisible, Deck à la voix retrouvée après ses déboires médicaux (Resident Patient), Method Man puis Cappadonna pour une conclusion féroce d'un des titres les plus lyricaux de cet album. Les quotables, c'est ici qu'il faut les chercher. 5/5
Weak Spot : Typiquement le titre de remplissage, pas mauvais mais doublonnant un peu. Il n'aurait certainement pas dépareillé sur Wu-Tang Forever, ici il ne fait pas tache mais ne se fait pas remarquer, un des seuls à ne pas avoir de particularités. 3/5
Life Changes : ODB est mort depuis 3 ans, et l'hommage rappé n'arrive que maintenant... À mon humble avis, il n'était pas nécessaire. Seulement 4 mesures par MC, Ghostface absent, des commentaires laconiques et forcément évidents (on se raccroche souvent aux clichés pour évoquer la douleur de la perte d'un être cher), un instrumental que le Bastard n'aurait sans doute pas cautionné, ça reste assez décevant connaissant la personnalité d'Osirus. Bref, le vrai hommage au Big Baby, c'est sur scène que le Wu le rend. Shame On A Nigga, Brooklyn Zoo, Shimmy Shimmy YA repris en coeur par ses acolytes, il n'y en a pas de meilleur. 3/5
Tar Pit : On termine en apothéose, avec un beat qui résume la direction artistique de RZA sur 8 Diagrams. Blindé d'instruments, guitares, sombre, planant, évoluant par petites touches. C'est l'équipe B qui rappe ici (U-God, Street Life, Cappadonna). Les cuivres, la funky flute et la guitare wah-wah s'emballent au moment où George Clinton part dans un monologue hallucinant de thug au deuxième degré... Somebody let the monkeys out the cage ! 4/5
Si j'ai choisi d'insister beaucoup plus sur le côté musical/ambiance que sur le côté lyrical, c'est bien parce que 8 Diagrams est surtout intéressant à ce niveau. Les rappeurs, on les connaît, leurs styles également. Raekwon (mountain) n'est jamais aussi bon que sur un beat du RZA, on en a à nouveau la démonstration, si besoin était. Apparemment il ne s'en rend pas vraiment compte, ce qui ne va certainement pas arranger la direction artistique de sa carrière. Les trois couplets que pose Ghostface (thunder) sont de haut niveau, et les titres correspondants écrasent Big Doe Rehab sans aucune pitié. Malgré son scepticisme, Deck (wind) a joué le jeu, et même s'il n'a plus la gnac de l'époque CREAM, Let Me At Them, Triumph et Rec Room, il remplit sa part du contrat. Masta Killa (water) est lui aussi fidèle à lui-même, invité par RZA à poser surtout sur les breaks des différents instrus, ses phases pénètrent ainsi plus facilement l'esprit de l'auditeur. Method Man (fire) se régale, après les fonds de tiroir servis pour 4:21, l'Abbott lui livre enfin des sons à sa hauteur, et il ne boude pas son plaisir. U-God (lake) brille lui aussi pour effacer ses ratés personnels. RZA (heaven) et GZA (earth) sont intermittents, parfois brillants, parfois quelconques, voire fainéants, au micro. Heaven, Earth, Fire, Thunder, Wind, Water, Mountain, Lake, les 8 diagrammes sont au complet. Très loin de la perfection, le dernier album du Wu-Tang est tout de même indispensable. Sortir des sentiers battus pour un groupe légendaire et représentant quasiment à lui seul toute une période du rap new-yorkais, voire mondial, ce n'était pas évident. La direction artistique de RZA n'a même pas convaincu tout son crew, il est donc logique qu'il ne convainque pas tous les auditeurs. Mais on se trouve bel et bien en présence d'une oeuvre musicale, pas un banal album d'un rap générique et depuis longtemps dépassé, ou d'une fausse innovation, d'un vent d'air frais qui sent déjà le moisi au bout de quelques semaines. Rien que pour cela, 8 Diagrams mérite une écoute attentive.