
Overcast ! avait déjà dessiné les pourtours de la formation originaire de Minneapolis, c'était en 1998 déjà… Un Hip Hop résolument porté vers l'émotion avec comme préoccupation fondamentale une construction de narrations subtiles. Le premier album est un classique, tout comme le suivant d'ailleurs et encore le suivant… Compliqué de faire ressortir LE disque majeur du groupe qui a effectué un travail homogène de bout en bout s'inscrivant sans trop de difficultés parmi les meilleurs acteurs de l'Underground. Slug reprend dès lors son micro en retrouvant une décontraction qui est la sienne et le producteur Ant quant à lui se charge de donner vie à des compositions sans nul autre pareil. En effet, bien malin celui qui trouvera des disques teintés d'une texture sonore identique à la psychologie de la formation… Si ce n'est le curieux fouineur en quête d'atmosphères peu reconnues.
When Life Gives You Lemons, You Paint That Shit Gold (Rhymesayers) représente le sixième effort des Atmosphere et est certainement l'un des plus réflexifs de leur carrière. Slug s'est chargé de mettre sur pied des séances de Storytelling bouleversant comme quand il relate le dur combat que doit livrer une jeune maman qui apprend qu'elle est atteinte d'une maladie cardiaque (« Dreamer »). Au-delà de cette constatation gravissime, la fille se devra de prendre acte de ce handicap et de défier les maintes épreuves qui minent son existence : enfanter convenablement sa progéniture, essayer de surmonter la crise que traverse son noyau familial. On se rend compte au fil des rotations que Slug attache une grande importance à ériger des analyses individuelles pertinentes (« The Waitress »), à décoder ces frictions que nous vivons tous une fois que l'on établit un contact communicatif avec autrui, comme sur l'immaculé « Wild Wild Horses » qui prend l'exemple la métaphore des chevaux sauvages à mettre en parallèle avec l'étonnante complexité des échanges amoureux. La psychologie s'affine en psychanalyse (le thème de l'enfant joue un rôle de premier choix dans cet opus) sur « Me », un instant très poignant que l'on ressent à écouter cette tragique histoire d'un garçon qui rencontre la fille de ses rêves, on suit les différents stades de sa transformation en tant qu'adulte et simultanément, il y a une évolution amoureuse qui deviendra plus forte… Un enfant est le fruit de cette union quand le père a à peine atteint l'âge de 21 ans et c'est à partir de ce point que le cauchemar débute, car sa compagne se désolidarise de la relation et on assiste impuissant à l'enchaînement d'événements imprévus.
Les textes sont poussés, mais rien ne pourrait être aussi percutant sans le talent de Slug à manipuler les mots avec une si grande maîtrise. Il fait partie de ces MC qui couvrent plusieurs niveaux comme un flow très posé (il peut devenir ravageur sur les anciens albums) qui s'adapte à la rythmique (« Shoulda Known »), qui se transforme sans gêne aucune en chant à de nombreuses reprises (« The Skinny », « You », « Your Glass House »). Donc Slug sait comment moduler sa présence en fonction de ce que propose son collègue Ant, ce qui forme dès lors une complicité importante qu'entretiennent les deux hommes. Le point culminant de cette compréhension mutuelle peut être mis en pratique par le mélodique et envoûtant « Painting », sorte de grand tableau que l'on se constitue dans notre mental. Le rappeur devient un pinceau très chargé en peintures de couleurs différentes, il en découle de ce titre une juxtaposition de pessimismes, de philosophie… Un instant qui échappe aux lois du temps où la création artistique est mise en valeur sans mettre de côté l'émotion bien entendu. Textuellement, on atteint des niveaux insoupçonnés et il serait bien criminel de notre part de ne pas vous faire partager ce court extrait :
Ain't no colour paint gonna cover the stains/The pictures on the wall will all remain/And even though he's home now sounding safe/Surrounded by the faces that he place his faith/ The images visit from the past he witnessed/Can't stay away from the memories, sticks with each detail embedded in stone like he chiseled stoves convictions into his bones/The progress stops and pauses spits and sputters like the basement faucets and it's obvious he's lost in his regrets, you can smell it on his breath.
Ain't no colour paint gonna cover the stains/but now the alcohol is gonna mother the pain/Tuck it away, no complaints just laying on his back on his backyard under the rain/Take tomorrow but doesn't no how though for every swallow there's another to follow/He weaves his way throughout the story looking for a new missing piece or a door key/ Spirits used to be for celebration/But now they just take him away from the hell that's waiting/Re-up until it's three sheets up and pick a place for the skeletons to meet up.
Ant a fait des merveilles comme souvent, ceux qui ont suivi les dernières aventures de Brother Ali sur son album The Undisputed Truth savent à quoi s'en tenir : un mélange judicieux des genres avec cette touche avant-gardiste si particulière. Ant dévoile dans le travail réalisé un étonnant minimalisme laissant de côté les éléments sonores du résultat final. Paradoxalement, cette approche paye, car elle alimente une œuvre déjà fortement ancrée dans une ambiance lourde et affirmée. Directement ce parti pris nous éclate en pleine figure dès l'ouverture tout en douceur « Like The Rest Of Us ». Un beat, une boucle de piano… Et c'est tout ! Ah, peut-être un ajout de guitare électrique en fond, mais il ne faut pas surcharger l'ensemble au risque de froisser l'ambiance. On retrouve cet art de la suffisance sur le massif « Puppets » illustré par des chœurs communicatifs, « Yesterday » et les mises en avant exclusives de la guitare sur « Me » et « Guarantees ». Un conservatisme artistique assumé qui sublime indirectement les textes portés sur la méditation. « Skinny » joue à contre sens en mettant en avant ses basses prédominantes dopées à l'amphétamine, de manière identique le lancinant « Shoulda Known » et sa rythmique millimétrée nous laisse entrevoir que la gestion des domaines « expérimentaux » n'est pas un défi pour le producteur. On pourrait aussi parler de « Your Glass House » et sa nappe électronique grasse qui descend aussi bas que les basses fréquences ou encore « Wild Wild Horses », la production la plus saturée de l'album qui met en exergue des saxophones syncopés.
Beaucoup moins autobiographique que les précédents opus, When Life Gives You Lemons, You Paint That Shit Gold est une réussite incontestable par les talents conjugués de nos deux compères, mais aussi grâce à une approche si particulière des choses que le retour à cet album en devient addictif. Des textes sensés, un charisme certain de Slug, une vision toujours aussi enrichissante… Il n'en faut pas plus pour confirmer qu'Atmosphere est bel et bien un groupe qui ne cesse de gagner en puissance sur la scène underground depuis 10 ans maintenant.
N.B. : il existe une version Deluxe qui contient un livre d'une quarantaine de pages où sont illustrées des histoires d'enfants écrites par Slug lui-même et un DVD Making Off.