Cher Philippe,
De nombreuses années se sont écoulées avant que je ne me saisisse de ma plume la plus révérencieuse pour te faire part de ces quelques mots. Non pas que je ne puisse contenir ma trop humble inspiration, mais parce qu'il le fallait, enfin. Tu devais savoir à quel point nous te sommes reconnaissants de ce que tu as fait pour nous, plus jeunes ou moins vieux, qui nous sommes plongés dans la musique en suivant tes pas, balancés entre les récits épiques de ton groupe, ou la sincérité perçante de tes échappées intimistes. Je me souviens encore de mes balbutiements musicaux, pas encore vraiment décidé à choisir, amusé par « Le Mia », animé par « Le Feu ». Et puis, en même temps, ou presque, que tu as franchi le pas de la confession solitaire, tu as entraîné avec toi une vague de convaincus, qui le sont restés depuis ces jours dorés.
Peut-être est-ce parce que tu aimes Le Bon, la Brute et le Truand, sans doute parce que nous partageons des origines du sud de l'Italie, ou serait-ce simplement parce qu'elle est humaine et universelle, ta musique a bercé mon adolescence et me fait aujourd'hui connaître une forme de nostalgie, plus qu'aucune autre. Des sensations qui ne reviendront pas, mais qui se manifestent par réminiscences à chaque écoute, douze années plus tard. Les premières notes de « La Cosca » et sa narration ancrée dans une réalité historique et culturelle plus rude encore que Coppola lui-même n'a voulu le faire croire, sonnent comme les fondations d'un retour aux sources qui se poursuivra dans le temps avec « Paese » ou « Canzone di Malavita ». Une identité propre à nouveau déclinée avec une virtuosité comparable à la mesure de l'éloignement entre les racines et les branches de « L'Americano », qui scintille comme un phare dans la nuée des contradictions entre les cultures et leurs influences réciproques (avec parfois une dose de naïveté déchue au souvenir des représentations d'antan). Bien sur on rit quand tu dresses ton autoportrait caricaturé sur « Je suis peut-être », on rit autant qu'on acquiesce à chaque fin de strophe, « Putain qu'est-ce que [tu] tues sur le micro ». Pas pour la technicité de ton flow, pour être franc (bien que des tas d'autres n'aient jamais vraiment rattrapé le niveau), mais parce que ton écriture est profonde, fine, lucide et honnête. On rit aussi du sarcasme dont tu fais preuve en rappelant la mauvaise volonté de l'administration à tenir les promesses de l'Etat, en fustigeant un système paresseux avec « Eclater un type des Assedic ». On en redemande lorsque tu t'en prends à la médiocrité artistique de l'époque avec un « J'ai pas de face » devenu incontournable, quoi que la situation ait désormais empiré dans le domaine que tu visais alors… On ne sourit plus, enfin, mais on songe aux temps anciens à l'entame d' « Au fin fond d'une contrée », du troublant « Lettre aux hirondelles », ou lorsque tu dresses le constat meurtri de l'immigration et de ses affres à travers le storytelling adroit, « Un brin de haine ». Que dire, évidemment de ce tube qui a traversé les années, « Bad Boys de Marseille », qui nous ferait presque te souffler nos arrières pensées à l'égard de cette époque d'unité regrettée du rap marseillais…
Avec des morceaux comme « Le calme comme essence » ou « Dirigé vers l'est », tu nous donnes à te connaître. Je confesse volontiers que j'ai souvent réfléchi et que parfois je m'en suis voulu en méditant « Je ne suis pas à plaindre »… bien plus en tous cas que je n'ai dérapé en prenant « Le Shit Squad » au pied de la lettre, sache-le. C'est sans doute aussi pour cette raison que tu gardes une place de choix dans nos cœurs d'auditeurs privilégiés, nous qui avons vécu sans trop nous en rendre compte le plus beau passage de notre rap hexagonal. Tu partages avec certains de tes rivaux originels plus qu'une « Gueule de métèque » : une emprise sur ton art comparable à celle de « la Mafia sur l'Italie ».Si loin et si proche à la fois, le temps de « La Face B »… Je ne voudrais pas pour autant laisser croire que tout est fini, loin de là, et je t'adresse à nouveau toute mon admiration pour ta sincérité d'homme et ton talent d'artiste, souhaitant vivement que ces quelques pensées arrivent jusqu'à toi, et qu'elles te trouvent à la tâche pour d'autres pépites susceptibles de renforcer l'éclat de ta couronne déjà bien sertie. Une page est tournée, certes, mais le Grand Livre reste ouvert. A bientôt de t'entendre à nouveau,
Rag'






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