Pour Shurik'n comme pour son double, Akhenaton, certaines idées reçues sont à reconsidérer sérieusement. En effet, les membres les plus en vue d'IAM ont démontré à travers leur parcours commun comme respectif que, s'il est admis que l'union fait la force, il ne fait pas de doute dans leur cas que le solo la consacre. Ainsi, à l'instar d'Akhenaton qui avait mis tout le monde d'accord avec Métèque et Mat, c'est avec le puissant Où je vis que Shurik'n s'est emparé des derniers bastions de résistance à la grande créativité du rap marseillais des années 90. Attendu, peaufiné, et finalement unanimement acclamé, cet opus qui demeure le seul effort solitaire de son auteur, constitue également la consécration d'un talent d'artiste complet et à la hauteur d'une réputation jamais entamée depuis.
Aux commandes de l'album dans son intégralité, comme pour signifier tout l'enjeu personnel représenté par cette sortie, Shurik'n livre avec Où je vis une œuvre tout en contraste, où la franchise du ton, la finesse des mots et la simplicité des émotions s'entrechoquent sans heurts pour composer l'un des puzzles les plus poignants du genre. Marqué par la volonté féroce de représenter les siens et de revendiquer son appartenance à une famille du rap marseillais alors plus soudée que jamais, Shurik'n n'hésite pas à faire appel à certains de ses plus valeureux frères d'armes pour l'épauler dans sa lutte. Ainsi, on retrouve à ses côtés son frère Faf Larage pour « Mon Clan » et le rugueux « Esprit anesthésié », mais aussi Sat de la Fonky Family (groupe sensation du moment) sur le superbe « Mémoire ». La relève marseillaise (3ème Œil et Sista Micky) pointe également le bout de son mic' sur le désenchanté « Y'a pas le choix ». Jamais loin dès lors que l'un des leurs prend le maquis, les membres d'IAM viennent donner le change à « Oncle Shu » sur le terrible « Rêves » et « Sûr de rien » pour Freeman, alors qu'Akhenaton livre avec son compère un « Manifeste » anthologique, sur lequel les deux ne manque ni d'acidité dans le propos, ni de virtuosité dans la prestation. Sur un sample fabuleux, ils mènent ainsi la fronde aux institutions avec une ferveur non sans rappeler un certain « Demain c'est loin ». Et si les invités relèvent encore la qualité des titres, force est de constater que Shurik'n brille de lui-même sur cet opus, faisant preuve d'un talent tant de fois esquissé, mais jamais à ce point envoyé en plein visage d'un auditeur médusé et forcément touché par la profondeur des images, le poids des textes et de la voix affûtée de l'artiste. Aussi inspiré qu'on peut l'être, Shurik'n enchaîne les preuves de talent brut, de l'intouchable « Samouraï » à une « Lettre » simple et belle à la fois.
Plein de pudeur, mais aussi parfois rentre dedans dans la formule, Shurik'n ne tarit d'aucun effort pour livrer un opus fondateur du respect indéfectible dont il bénéficie aujourd'hui, mais aussi en forme d'apogée du rap marseillais de son époque. Du classique « Les miens » à quelques récits inoubliables (« Fugitif », « J'attends »), Shurik'n s'inquiète de témoigner son attachement à ses proches tout en s'efforçant de militer contre les désillusions des institutions (« Où je vis », « L.E.F. »). Véritable recueil des mémoires de son auteur, cet opus s'avère aussi solide face à la concurrence qu'à l'épreuve du temps, et reste aujourd'hui encore l'une des pièces les plus marquantes du rap français et de sa période dorée. Un indispensable, un vrai.






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